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LE COIN LECTURE

"A quoi pensent les abeilles" de Mathieu Lihoreau

Publié par Claire Adélaïde Montiel, le 6 novembre 2022   140

Lors de la Fête de la Science, Mathieu Lihoreau, chercheur au CNRS de Toulouse, est venu grâce à l'université fédérale donner une conférence à Beaumont de Lomagne devant un public passionné et fertile en interrogations. A cette occasion, de nombreuses personnes ont découvert son ouvrage A quoi pensent les abeilles, publié par les éditions HumenSciences, dans la collection Mondes Animaux  dont voici la présentation.

Dans le cadre de son travail, Mathieu Lihoreau, chercheur au CNRS, s'est efforcé de découvrir ce qui occupe l'esprit de ces insectes que nous croisons si souvent sans rien connaître d'eux, à quoi pensent les abeilles ? Question piège s'il en fût car il est déjà difficile de répondre à cette interrogation pour nos animaux familiers avec lesquels nous avons des échanges réguliers. Pour les insectes qui n'entretiennent avec nous que des liens occasionnels, ne provoquent aucune occasion d'échanges et dont le mode de vie nous est étranger, les choses se compliquent.


Une batterie d'expériences

Pour comprendre le monde passionnant et occulte des insectes, les chercheurs, éthologues et autres spécialistes de la cognition animale, créent des batteries de tests en laboratoire. Ils ne reculent devant aucun artifice pour pénétrer fût-ce par effraction, dans ce monde inconnu et découvrir les capacités et les limites de ces êtres qui pullulent autour de nous.

Aucun type d’insecte n’échappe à leur envie de connaître : abeilles, blattes autrement nommées cafards qui suscitent généralement l’envie de les écraser plutôt que de les étudier, bourdons plus gros que les abeilles et, de ce fait, plus faciles à observer, guêpes dont certaines pratiquent la reconnaissance faciale, tous sont pour les chercheurs des sujets d'expérience,

Les moyens mis en œuvre pour cerner ce qui se passe dans ces têtes minuscules sont divers. L'imagination est au pouvoir dans les laboratoires. Marquer les insectes, les soumettre à des expériences grâce à des fleurs artificielles riches ou non en nectar, créer des leurres, les déménager dans des lieux inconnus, les marquer au moyen de taches de peinture ou de puces... autant d'outils mis en place par les chercheurs. L'utilisation de différents substances, de caméras à haute résolution, de protocoles de conditionnement permettent d'analyser le comportement des sujets d'expérience, d'analyser leurs images mentales et leur plasticité cérébrale, ainsi que les raisonnements logiques émis par ces cerveaux miniatures ou encore de leur capacité à planifier les résultats de leurs actions.

Des capacités insoupçonnées

On sait que le cerveau des abeilles, par exemple, minuscule avec son million de neurones face à nos 86 milliards de neurones est pourtant similaire au cerveau humain. Pour les chercheurs dès lors, il s'agira de tester les capacités d’apprentissage et de transmission culturelle qui existent chez elles et les autres insectes sociaux. Analyse de l'optimisation des déplacements des insectes lors d'une tâche assignée par les chercheurs, apprentissage en laboratoire de techniques de butinage inédites, par exemple tirer sur une corde pour extraire le suc d’une fausse fleur mais aussi apprentissage d’une technique découverte par l'observation derrière une vitre lorsque l'un congénères réalise une tâche donnée, telles sont les observations recueillies par les équipes de scientifiques qui pratiquent par ailleurs des échanges avec d'autres équipes de par le monde pour trouver de nouveaux modus opérandi et vérifier la pertinences résultats obtenus.

Les abeilles notamment sont capables de prouesses étonnantes. On a pu démontrer qu'elles distinguent les couleurs, que les odeurs jouent un grand rôle dans leur vie, notamment, dans la manière dont elles sont acceptées ou non par leurs congénères. Elles sont également aptes à apprendre, à tirer parti de leur expérience, à mémoriser leurs découvertes, partager avec les autres abeilles de leur ruche des informations de direction, de qualité et de quantité de nourriture potentielle. Elles se montrent capables de raisonnement logique et possèdent plusieurs types de mémoires que jusqu'ici on attribuait aux humain seulement. Elles ne sont pas dépourvues d'émotions et, même, elles ont conscience de la forme et de la taille de leur propre corps.

La question la plus débattue actuellement est celle de savoir si les insectes ont ou non la conscience d'eux-mêmes, cette conscience qu'on croyait jusqu'ici spécifiquement humaine, qui nous permet de résoudre des problèmes en pensant plutôt qu'en nous reposant sur une approche essai-erreur. "Le débat est complexe" écrit Mathieu Lihoreau "car la conscience est difficile à mettre en évidence par des expériences". Il n'en reste pas moins que "plusieurs phénomènes [observés au cours d'expériences] ressemblent à des manifestations de conscience."


Un super organisme

"Les colonies d'insectes sociaux sont souvent comparés à des super-organismes... une entité collective à part entière composée d'individus comme notre corps est composé de cellules, ce super-organisme a un super-squelette (le nid), un super-système de régulation de température (par le mouvement des ouvrières), des super-réserves énergétiques (le miel), un super-système reproductif (les reines), un super-estomac (les larves qui réclament de la nourriture aux ouvrières et la digèrent) et un super-système immunitaire (les ouvrières qui nettoient les larves).

Les abeilles communiquent entre elles par des danses indiquant la localisation et la qualité des lieux de butinage ou le meilleur emplacement pour essaimer lorsque l'heure est venue pour une ruche de se scinder en deux essaims, le choix d'un nouveau site est alors lié à une décision collective.

Donc, pour pousser la métaphore jusqu'au bout, la colonie a un super-cerveau doté d'une intelligence collective qui résulte de l'action coordonnée de tous ses membres se comportant comme un seul organisme, cette intelligence collective permet aux colonies de produire des comportements de groupe dont le résultat dépasse de très loin celui produit par un individu."

Littérature et mythologie au secours de la science

Le propos de Mathieu Lihoreau, très savant donc bien qu'écrit dans un langage limpide, relate de nombreux récits d’expériences faites dans son laboratoire toulousain et dans ceux d'éthologues de nationalités différentes, anciens ou actuels, mais il fait aussi la part belle à l'imaginaire. Illustrant ce qui, dans la psyché humaine, évoque les abeilles notamment comme un symbole lumineux, il régale son lecteur d'une citation imaginaire de l'humoriste Pef : "A quoi pensent les abeilles quand elles fabriquent du ciel ?"

Il convoque également une anecdote mythologique, celle du talon d'Achille pour alerter son lecteur à propos de la disparition possible des insectes liée à l'utilisation des produits phytosanitaires, à l'usage de la monoculture et de l'exploitation des métaux lourds qui polluent notre environnement. La responsabilité humaine dans la disparition programmées des insectes est-elle un reflet de notre manque de respect pour tout ce qu'i n'est pas nous mêmes ou bien de nos peurs ancestrales réactivées par des films de science fiction comme Alien de Riddley Scott où l'ennemi de l'humanité prend la forme d'un insecte géant, Mimic de Guillermo del Toro où le danger provient d'une invasion de cafards, et Starship Troopers de Paul Verhoeven qui montre l'humanité confrontée à un peuple d'arachnides.

Après cette passionnante lecture, il est temps de laisser le mot de la fin à Jessica Serra, directrice de la collection Mondes Animaux. Dans son livre, Mathieu Lihoreau, "repoussant les limites de l'intelligence animale... appelle au respect des insectes. Son voyage au cœur des mondes miniatures captive autant qu'il bouscule nos certitudes" mais il fait plus encore. Il se glisse "dans la tête de l'insecte royal, et le changement de perspective est renversant. Des éléments qui nous étaient visibles disparaissent et d'autres deviennent plus saillants, nous sommes invités à pénétrer grâce à lui au royaume des insectes... Ce changement de perspective nécessite un effort car il nous oblige à repenser notre place, non pas au-dessus des autres êtres vivants, mais parmi eux et il nous permet de découvrir l'infinie richesse des mondes animaux, l'éblouissante complexité des bêtes".