Un nouvel instrument financier pour inciter les entreprises à être plus vertueuses

Publié par Université de Montpellier UM, le 8 avril 2021   110

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© Enrique del Barrio – stock.adobe.com

Pascal Nguyen, Université de Montpellier

Face aux défis sociaux et environnementaux mondiaux, et en particulier la menace du réchauffement climatique, la finance a un rôle indispensable à jouer. Pour cela, elle dispose depuis peu d’un nouvel instrument : l’obligation liée au développement durable (sustainability-linked bonds) utilisée pour la première fois en septembre 2019 par Enel, le géant transalpin de l’énergie, avec une émission de 1,5 milliard de dollars.

Cet instrument se caractérise par le fait que l’émetteur se fixe un cap précis, en lien avec un ou plusieurs des objectifs de développement durable des Nations Unis. Faute de quoi il est tenu de verser une pénalité qui prend la forme d’un remboursement plus élevé de l’emprunt.

L’obligation permet ainsi aux entreprises de marquer leurs engagements en la matière, en acceptant de s’exposer à une pénalité en cas de manquement, même partiel, à ces promesses.

Un rôle incitatif

En pratique, la pénalité est assez faible. Elle correspond en moyenne à 0,5 % de la valeur nominale de l’emprunt. Dans le cas d’une obligation d’une durée de cinq ans, ce surcoût revient à majorer le coupon annuel de 0,1 %. Pas vraiment de quoi donner des sueurs froides à un directeur financier.

L’impact sur la réputation de l’entreprise sera néanmoins plus fort si celle-ci manque à ses promesses. Outre la pénalité, c’est sa crédibilité qui risque d’être sérieusement écornée. Ceci ne sera constaté qu’à l’échéance, lorsque les progrès seront comparés aux ambitions fixées au départ.

Sachant que la performance durable se traduit par une valorisation plus élevée, il est probable que le constat d’un échec entraînera une dépréciation de la valeur de la société. Dès lors, on peut s’attendre à ce que celle-ci déploie de réels efforts pour tenir leurs promesses.

Les obligations en question pourraient donc jouer un rôle incitatif en faveur d’un développement plus durable de la part des entreprises.

A priori, une telle démarche ne va pas de soi. Bien au contraire, la poursuite de fins extrafinancières est souvent perçue comme incompatible avec la performance financière. Rappelons la célèbre saillie de Milton Friedman, Prix Nobel d’économie dans sa tribune publiée en 1970 dans le New York Times : « le seul objectif de l’entreprise doit être de créer de la valeur pour l’actionnaire ».

Le monde actuel ne serait d’ailleurs pas caractérisé par de profondes inégalités sociales et par une dégradation avancée de l’environnement si les entreprises prenaient spontanément en compte l’impact social et environnemental de leurs activités.

En se soumettant à la menace d’une pénalité pouvant éclabousser leur image, les entreprises sont justement incitées à se mettre au service d’autres parties prenantes que celui de leurs seuls actionnaires.

Schneider Electric s’y met

Dans la plupart des cas, les buts à atteindre sont même très exigeants.

C’est le cas avec l’obligation émise en novembre de cette année par Schneider Electric. L’objectif est de faire passer la notation de l’entreprise concernant certains indicateurs clés d’une note actuelle de 3/10 à une note de 9/10. Il s’agit d’une amélioration considérable que la société s’engage à réaliser. En particulier, Schneider se propose d’ici cinq ans de pratiquement tripler la réduction d’émissions de CO2 liés à l’utilisation de ses produits et de former quatre fois plus de ménages défavorisés à la baisse de leur facture énergétique.

De la même manière, la société australienne Wesfarmers qui emploie près de 220 000 personnes dans le secteur de la distribution s’est engagée en faveur de l’intégration économique des populations aborigènes en faisant progresser la proportion de cette minorité désavantagée de 1,7 % à 3 % parmi ses salariés. L’emprunt (il s’agit ici d’un prêt plutôt que d’une obligation) contracté auprès de la Commonwealth Bank (CBA) en mars dernier prévoit des intérêts plus faibles si l’entreprise parvient à dépasser ses objectifs et plus élevés si elle échoue à les atteindre.

Dans les deux exemples cités, la dette (bancaire ou obligataire) associée à des engagements ambitieux renforce l’image de sociétés déjà reconnues pour leurs bonnes pratiques.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces sociétés s’imposent, au risque de payer des pénalités, de tels défis : les avantages qu’elles en retirent sont loin d’être négligeables.

Bénéfique pour les émetteurs et les investisseurs

Pour commencer, la réputation sociale de l’entreprise aide à recruter des talents et à les retenir. Elle permet aussi de fidéliser les clients et de les rendre moins sensibles à de mauvaises nouvelles. C’est ce qu’a révélé, entre autres, la crise sanitaire récente.

Le choix d’un objectif précis permet de mobiliser les équipes autour d’un projet que tous peuvent facilement comprendre et partager. Or l’engagement des salariés est un vecteur puissant de productivité qui favorise également l’innovation.

Les investisseurs ont également tout à gagner de ces nouveaux instruments. Une entreprise responsable s’inscrit plus facilement dans une perspective à long terme, est plus prudente et a moins de chances d’être mise en défaut sur le plan financier. C’est une caractéristique appréciable pour le détenteur d’un titre de dette. Le taux d’intérêt plus faible que l’entreprise doit payer reflète au passage son moindre risque de défaillance.

Les fonds d’investissement peuvent à leur tour signaler leur caractère responsable en détenant des titres associés à des objectifs de développement durable clairement identifiés. À l’heure où les épargnants se montrent de plus en plus préoccupés par l’avenir de la planète et soucieux de placer leur argent à de manière responsable, ces emprunts à objectif de développement durable présentent tous les atouts pour être largement adoptés.

Un instrument prometteur

L’entreprise dispose d’une grande liberté dans le choix de ses objectifs : ils peuvent concerner les matières (matériaux, liquides, énergie, etc.) entrant dans le cycle de production, les rejets (déchets solides, effluents, gaz à effet de serre, etc.) qui en sortent ou alors le fonctionnement de l’entreprise (part de femmes dans l’équipe de management, part de travailleurs handicapés, etc.). Cette priorisation dépendra du secteur d’activité de l’entreprise et des axes de communication qu’elle entend privilégier.

Il faut ainsi s’attendre à ce que EDF ou Engie émettent tôt ou tard des obligations liées à la promesse d’accroître la part de renouvelables dans leur production d’électricité, comme l’a déjà fait leur concurrent italien Enel.

Dans la sidérurgie ou le ciment, qui figurent parmi les plus gros émetteurs de CO2, l’enjeu principal porte par exemple sur la réduction des émissions. C’est sur ce critère que LafargeHolcim a fondé l’obligation qui lui a permis de lever 850 millions d’euros en novembre dernier. Le cap fixé a été jugé audacieux par l’agence de notation ISS au regard de la performance passée du cimentier, ce qui souligne l’effort que ce dernier devra faire.

D’autres entreprises s’engageront à accroître la part de matériaux recyclés ou issus de sources durables dans leurs produits.

Avec les obligations vertes, dont l’utilisation des fonds est strictement encadrée mais qui n’imposent à l’émetteur aucun objectif précis à atteindre, les obligations liées au développement durable viennent utilement compléter la panoplie d’outils de financement destinés à inciter les entreprises à agir de façon plus responsable. Gageons qu’elles occuperont très rapidement une place de premier plan dans le paysage financier de demain.The Conversation

Pascal Nguyen, Professeur de finance, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.