Entretien avec Gaëlle Cap, commissaire de l’exposition Rapaces au muséum de Toulouse

Publié par Sabrine Chibane, le 26 novembre 2017   970

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Dans le cadre de l’exposition Rapaces, je suis allée à la rencontre de Gaëlle Cap, pour en apprendre un peu plus sur l'organisation et les coulisses ! Je partage avec vous l’interview réalisée, juste après ma visite de l’exposition.

Comment l'idée de cette exposition est venue ?  

Il s'agit d'une commande de la direction du Muséum sur la base d’une exposition produite dans les Pyrénées par un réseau d’associations : le réseau Éducation Pyrénées Vivantes. L’idée était à la fois de travailler autour de cette exposition sur la thématique des rapaces, mais aussi de nous rapprocher de tout ce collectif associatif. 

Pouvez-vous nous parler de la préparation de l’exposition, de l'ambiance et de vos échanges avec différentes personnes ?  

C'est la première fois que nous reprenons une exposition déjà traitée localement (Bagnères de Bigorre). Elle était à la base très naturaliste, nous avons voulu amener une dimension patrimoniale et développer les liens homme-rapace.

Il a d'abord fallu s'approprier l’exposition, c’est-à-dire en comprendre le squelette, déterminer les éléments que nous voulions conserver, pour ensuite, s’en détacher et reproduire une configuration complètement différente en y intégrant d’autres données.

Il a fallu un certain temps et beaucoup de réflexion personnelle pour rentrer dans le sujet dont je n'étais pas familière. C'est quand j'ai découvert toute la mythologie autour des rapaces que j'ai été captivée.

Nous avons commencé à travailler en juillet 2016, ce qui est très court pour monter une exposition qui a ouvert en octobre 2017. De juillet à septembre, j’ai travaillé sur le contenu pour essayer de me l’approprier. En septembre, j’ai collaboré avec une conteuse spécialiste en mythologie (Laurence Corbonnois) pour travailler avec moi sur la dimension symbolique des rapaces.

Environ cent vingt personnes en un an ont travaillé sur cette exposition !  

Justement, quels sont les métiers qui ont contribué au contenu de l’exposition ?

Il y a d’abord le répertoire des métiers du Muséum. IL y a d'abord le laboratoire de taxidermie avec trois personnes mobilisées à temps plein pendant un an (Brian Aïello, Agathe Bonnot et Marie-Françoise Carillo). Elles ont travaillé sur une vingtaine de naturalisations réalisées pour l’exposition.
Il y a ensuite les gestionnaires des collections : Pierre Dalous pour la partie pilotage, Henri Cap pour la partie prêts des œuvres, puis Sylviane Bonvin pour la partie ethnologie, Arnaud Malabre pour les prêts, etc.
Mais il y a également eu des équipes mobilisés pour travailler sur la documentation, les dispositifs numériques, les audiovisuels, les manip's… Sans oublier le travail du graphiste et du designer scénographe. Il y a aussi tous les métiers de l’ombre : administratifs, techniciens... Tout cela fait un répertoire de métier assez important.

Vous avez donc voulu traiter ce sujet sous plusieurs angles, pour quoi cette démarche ? Est-ce important pour vous de voir des expositions qui mettent en exergue plusieurs thèmes, et qui ne se concentrent pas sur un point en particulier ?  

Comme je n’ai pas une culture scientifique classique (je suis archéologue à la base donc forcément j’ai un regard qui est plutôt anthropocentrique sur la nature), je me suis mise à la place du visiteur lambda qui viendrait voir cette exposition.

Ce qui m’intéresse c’est que les visiteurs dans leur diversité de culture puissent s’approprier ce sujet. Pour cela, il me semble intéressant d’avoir une approche  humaniste, technologique et naturaliste. Humaniste, d'abord, en prenant en compte la dimension culturelle de ces rapaces. C’est plus le regard porté sur la nature que la nature elle-même qui va interroger. Une vision technologique, ensuite, proche de l’homme, avec la bio-inspiration et la découverte des capacités des rapaces au niveau physiologique. L'approche naturaliste, enfin, est bien entendu présente. Plus proche du terrain de l’observation du comportement, elle permet de découvrir la réalité de ces rapaces et donc de les démystifier.

Que voulez-vous véhiculer comme message à travers cette exposition et quel serait son objectif principal ?  

Une exposition, c’est un point de vue qui est présenté au public. Plus il est singulier et plus il est intéressant. Je me suis mis dans la peau du néophyte, qui va découvrir les rapaces. Et je suis passée de surprise en surprise, pour au final être complètement admirative de ces animaux. L’objectif c’est aussi de déconstruire une image que l’on a au préalable sur un sujet. La société d’aujourd’hui est très matérialiste, elle nous fait oublier ce que nous sommes au sein d’un tout qui nous entoure. C’est ce tout qui nous entoure qui compte : le climat, l’évolution de la nature, la beauté de ce qu’elle produit. Ça reste magique pour moi. Cette exposition est aussi une incitation à la rêverie.

Qu’est-ce qui vous a fasciné ou marqué chez les rapaces ?  

En premier lieu, le vol. Depuis les Grecs, on cherche à reproduire le vol des oiseaux parce qu’il y a quelque chose qui dépasse notre propre «lourdeur terrestre».

Et puis la spécialisation de chaque rapace. Certains vont développer des aptitudes en vision, en audition, en olfaction, développer des morphologies de becs ou des serres particulières en fonction de leur répertoire alimentaire. Ils sont complètement optimisés pour répondre aux contraintes d’un milieu. Encore une fois que la nature donne de belles leçons à tous les ingénieurs.

J’ai travaillé avec un laboratoire de recherche à l’institut de la mécaniques des fluides. Il étudie les ailes des avions du futur. Ce qui est fascinant, c’est que ces scientifiques partent de l’observation de la nature qu’ils retranscrivent en formules mathématiques et physiques. Au final, ceci donne lieu à une tentative très humble de reproduire un des éléments de cette nature qu’ils ont pu observer.

De leurs propres mots, ils me confiaient que jamais ils n’atteindraient la perfection de centaines, de milliers ou de millions d’années d’évolution, et que l’homme est quand même très limité !

Comment qualifier la relation entre l’homme et les rapaces ?  

Le lien se situe entre crainte, fascination et ignorance. Je me suis rendue compte que même le mot rapace n’était pas si commun, on parle d'aigles, de chouettes mais «rapaces» n’est pas un mot si usuel que ça.

On ne  voit que très rarement ces oiseaux de près, bien qu'ils nous entourent en permanence. C'est aussi pour cela, je pense qu'ils nous fascinent.

Quelles sont les menaces qui pèsent sur les rapaces aujourd’hui ?

Il faut savoir que les rapaces sont tous protégés aujourd’hui. C'est déjà un changement important puisqu’ils ont été considérés comme nuisibles pendant des siècles. Il y a des dangers qui pèsent sur leur évolution, certains liés aux croyances et d’autres liés aux modifications de l’environnement.
Aujourd’hui, il existe des impacts assez importants lorsqu’il y a une dégradation de l’environnement, puisque le rapace est au sommet de la chaîne alimentaire. Tout ce qui va toucher leurs proies va les atteindre à leur tour : l’usage des insecticides, de tout ce qui est polluant...

Il y a aussi la fréquentation des routes pour les rapaces de nuit en particulier. Les chouettes heurtent régulièrement les voitures de plein fouet. Les lignes électriques sont autant de dangers. Cependant EDF fait beaucoup d’efforts en travaillant avec la Ligue pour la Protection des Oiseaux pour installer des dispositifs qui permettent aux rapaces de repérer les lignes.

Puis il y a un nouvel élément, qui est associé à la dynamique écologique que l’on a aujourd’hui autour des éoliennes. Ces dernières sont responsables de la mort d’un grand nombre de rapaces, et notamment des vautours qui n’arrivent pas à voir les pales. C’est un vrai danger pour les rapaces. Cependant je n’ai pas intégré cet élément dans l’exposition, car je trouvais cela un peu dur.

Donc pour les protéger des éoliennes, que faut-il mettre en place ?

Nous avons collaboré avec un chercheur qui travaille sur la dimension sensorielle des rapaces, sur leur capacité visuelle. La perception des couleurs par exemple pourrait être un travail qui permettrait au vautour de détecter un élément. Alors qu'actuellement, telles quelles :blanches, tournant très vite, aucun élément visuel n'est alertant pour les rapaces. Il serait intéressant de travailler sur des signaux de couleurs et de lumière qui leur permettraient d’identifier un élément et de s’en écarter.

Dernière question, qu’aimeriez-vous qu’un visiteur se dise après être sorti de l'exposition ?

Ce que quelqu’un m’a dit il n’y a pas si longtemps : « Elle est riche. Elle a l’air légère, très esthétique, mais on y apprend beaucoup. »