Comment transformer la comptabilité en levier pour relever le défi environnemental

Publié par Université de Montpellier UM, le 20 juillet 2021   48

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Très peu de référentiels permettent aujourd’hui de comprendre comment se situe l’entreprise par rapport aux objectifs climatiques fixés par les scientifiques.

Christelle Chaplais Chouvier, Groupe ESC Clermont; Bastien David, Université de Montpellier; Eugénie Faure, Audencia et Nicolas Antheaume, Université de Nantes

Qu’est-ce que la comptabilité ? C’est avant tout un système d’informations destiné à aider à la prise de décisions et à rendre des comptes. Il ne s’agit ainsi pas que de voir, mais surtout de voir pour agir, à une époque que l’on désigne de plus en plus avec le terme d’anthropocène. Celui-ci renvoie à la période de l’histoire à partir de laquelle les actions humaines possèdent autant d’ampleur sur les écosystèmes que les forces naturelles.

Le mot connote des inquiétudes sur la viabilité à long terme des sociétés humaines. Nos travaux explorent trois dimensions à travers lesquelles la comptabilité peut rendre compte de l’impact des activités humaines sur son environnement, rendre compte pour agir.

Le donut comme référence

L’hypothèse d’un bouleversement climatique, voire géologique, sans précédent que les scientifiques nomment l’anthropocène devrait conduire chacun, à titre individuel ou collectif, à revoir sa manière d’agir, de consommer, de se déplacer. Le diagnostic scientifique semble radical et montre à quel point les activités humaines ont un impact sur l’environnement.

Il convient cependant d’admettre qu’il est aujourd’hui extrêmement difficile de déterminer dans quelle mesure chaque action et chaque comportement contribuent à freiner ou à accélérer les conséquences de l’anthropocène. Sans cadre de référence commun, comment permettre à chacun de se fixer des objectifs, de se situer ?

Il existe de nombreux référentiels destinés aux entreprises. Ils sont principalement utilisés par les grands groupes contraints de publier des informations extra-financières dans leurs documents de reporting.

Certaines instances internationales privées sont plutôt favorables à ne couvrir que les impacts ESG des entreprises (impacts environnementaux, sociaux et sur la gouvernance), avec une approche de simple matérialité : autrement dit, l’objectif pour ces dernières n’est que d’informer les investisseurs sur leurs risques mesurés par les critères ESG.

D’un autre côté, l’Union européenne cherche à fonder un cadre du reporting extra-financier qui prend en compte la double matérialité, à savoir une analyse qui intègre à la fois l’impact des risques ESG de l’entreprise et l’impact de l’entreprise sur la société. La connectivité entre le reporting financier et extra-financier reste cependant encore fragile.

Le donut représente la double nécessité de satisfaire des besoins fondamentaux et d’avoir un mode de vie compatible avec les limites de la planète. Oxfam France

Les informations communiquées permettent a minima de connaître l’empreinte carbone de l’entreprise ou sa contribution aux Objectifs de développement durable de l’ONU. Néanmoins, très peu de référentiels permettent de comprendre comment se situe l’entreprise par rapport aux objectifs fixés par les scientifiques, objectifs qui conditionnent, ni plus ni moins, la vie sur terre !

Nombreux sont ceux qui appellent aujourd’hui les organisations à changer de boussole et à partager un même cadre de référence en considérant par exemple à la théorie du donut pour organiser leurs bilans comptables.

Cette approche développée, par l’économiste britannique Kate Raworth, encastre l’activité de l’entreprise entre un plancher social et sociétal, qui intègre le fait qu’on ne peut pas renoncer à tout au nom de l’environnement, et un plafond correspondant aux limites planétaires environnementales popularisées par le chercheur suédois Johann Rockström et ses co-auteurs.

Pour fournir une méthodologie commune

Cette méthodologie commune ne pourra être efficace qu’à condition qu’elle soit portée et promue par une organisation ayant le rôle d’autorité légitime. Il s’agit par exemple de l’Autorité des normes comptables en France (ANC).

Pour être légitime, une autorité pour une comptabilité de l’anthropocène devrait associer les producteurs et les utilisateurs des informations comptables, en s’appuyant sur des connaissances scientifiques reconnues.

Aucune autorité reposant sur ce modèle n’existe aujourd’hui. Il existe dans les faits une multitude de propositions normatives pour la plupart non obligatoires. Une autorité légitime pourrait se charger de :

  • produire les normes relatives à la publication d’informations environnementales ;
  • fournir une méthodologie, le système comptable et les unités de mesure (physiques, monétaires ou autre) nécessaires pour collecter, calculer ou estimer les informations. Ce pourrait être une opportunité pour proposer des unités qui ne soient pas monétaires mais homogènes pour l’ensemble des impacts. On pourrait songer par exemple à mesurer le nombre d’années qu’il reste à une entreprise avant que ses impacts ne lui interdisent de continuer à fonctionner normalement, dès lors qu’elle aurait déjà consommé sa part d’espace économique viable ;
  • fournir une trame de présentation de ces informations et donner accès aux utilisateurs aux hypothèses et méthodes de calculs ;
  • assurer une traçabilité des informations produites et leur vérifiabilité dans le cadre d’un audit ;
  • définir les sanctions éventuelles en cas de non-respect de ces obligations.

Un expert américain des questions de reporting, Bill Baue, appelle même à la création d’une autorité qui irait plus loin et qui serait chargée d’allouer des quotas de limites planétaires à l’échelle de chaque entité. Il propose de l’appeler la GTAC, pour « Global Thresholds for Allocation Council » (Conseil d’attribution de seuils globaux).

Tous concernés

Rendre des comptes et aider à la prise de décision, avec ses missions la comptabilité rend visibles les responsabilités des différents acteurs. Organisations comme consommateurs doivent alors pouvoir comprendre les limites qui leur sont imposées.

Afin que l’anthropocène soit visible pour un décideur au sein d’une organisation, ce dernier doit disposer d’informations qui l’aident concrètement à comprendre les conséquences de ses décisions sur l’état des milieux naturels et de la société.

Un décideur doit ainsi disposer des outils qui lui permettent de simuler les conséquences de ses choix : quel va être l’impact d’un emballage (carton, verre, etc., réutilisable ou pas), d’une formulation (produit liquide, solide), d’un fournisseur (lieu, pays d’origine, politique salariale du fournisseur) ?

Bientôt de nouvelles indications environnementales sur les emballages pour aider le consommateur à faire ses choix ? Alexas_fotos/Pixabay, CC BY-SA

Il en est de même pour le consommateur. La comptabilité rendra l’anthropocène visible si elle peut traduire l’acte d’achat en une contribution à une charge environnementale, ou au respect d’un objectif social. À son sujet, il reste encore un travail important à faire sur les moyens à déployer pour aider l’aider, notamment via l’étiquetage des produits.

Le stade ultime du succès sera quand nos comportements auront tellement intériorisé l’anthropocène qu’elle redeviendra à la fois présente mais invisible.


Cet article a été rédigé par un collectif de chercheurs dans le cadre d’un « speed blogging » collaboratif organisé en marge de la conférence académique en ligne CSEAR France/EMAN Europe 2021. Le speed blogging consistait à écrire dans un temps limité, en collaboratif, un article sur le thème de la conférence « la comptabilité du développement durable dans l’anthropocène ». À l’issue de cet évènement, 3 articles ont été co-écrits par des chercheurs confirmés, juniors et doctorants.The Conversation

Christelle Chaplais Chouvier, Enseignante Chercheuse en comptabilité et audit, Groupe ESC Clermont; Bastien David, Doctorant et Professeur agrégé d’économie gestion, Université de Montpellier; Eugénie Faure, Doctorante en comptabilité multi-capitaux des PMEs, Audencia et Nicolas Antheaume, Professeur en comptabilité pour le développement durable, Université de Nantes

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.