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LE COIN LECTURE

ICARE TRAHI de Jean-Paul AUFFRAY

Publié par Claire Adélaïde Montiel, le 13 juillet 2017   580

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Avec Icare Trahi, Jean-Paul Auffray signe un livre touffu et foisonnant plein d’informations historiques et mathématiques. Lui-même mathématicien, musicien, philosophe et historien, il est l’un des fondateurs avec Michel Serres des éditions du Pommier qui ont pour objectif de faire découvrir la science aux petits et aux grands en faisant appel aux spécialistes.  Auteur de nombreux études scientifiques , il est considéré comme une référence incontournable concernant Evariste Galois avec lequel il a développé une relation passionnée, lui consacrant des années de recherche et plusieurs ouvrages de diverses formes : enquête exhaustive, BD et, pour finir ce roman.

 Durant la brève existence d’Evariste, entre 1811 et 1832 se succèdent sur le trône de France trois rois : Louis XVIII, Charles X, Louis Philippe. Ce XIXème siècle a connu un autre adolescent précoce dans la personne d’Arthur Rimbaud qui a illuminé fugacement le ciel de la littérature avant de mourir à la poésie à l’âge de 19 ans. Est-ce un hasard si ce siècle tumultueux a donné naissance à deux êtres géniaux et sensibles intimement persuadés qu’ils n’ont pas leur place dans le monde ?  La mélancolie, la bravoure parfois à contre-courant, le sentiment d’injustice, la poursuite d’un idéal, le goût du malheur, autant de traits que partage le jeune Evariste avec les héros romantiques.

En 1830, au moment où se déroule la bataille d’Hernani restée célèbre pour avoir été le terrain d’affrontement entre les classiques tenants d’une hiérarchisation stricte de genres dramatiques et les romantiques de la jeune garde dont le chef de file était Victor Hugo, Evariste est consigné dans son Lycée, Louis le grand, où il est élève de l’Ecole normale. C’est là toute l’histoire de sa vie.  Il voudrait participer à l’Histoire en train de se faire dont les rumeurs franchissent les murs qui le retiennent prisonnier. Il voudrait jouer un rôle dans la grande aventure des mathématiques, seule matière capable de passionner cet élève brillant mais indiscipliné, volontiers insolent qu’on dirait aujourd’hui surdoué.

Le lycée Louis le grand

Dans ce livre qui tient autant du conte que du roman, Jean-Paul Auffray nous le montre habité par un sentiment aigu de l’urgence, sentiment romantique par excellence dont on ne peut s’empêcher de penser que dans son cas, il était justifié.  La certitude de n’avoir pas sa place dans un monde qui n’est pas fait pour lui le pousse à des attitudes extrêmes, à des comportements inappropriés qui provoquent tout ou partie de ses  malheurs. Il accumule les démarches et les impairs, se rend odieux et navigue à contre-courant. Il y a du tragique dans cette existence fauchée en son printemps d’une manière qu’on ne peut s’empêcher de considérer comme étrange. Evariste est sans cesse en butte à la duplicité du destin, cet avatar moderne des dieux qui s’acharnent sur lui. On le découvre au fil du livre moins romantique que tragique.

 

UN CONTE CRUEL

La forme donnée par l’auteur à ce livre est celle d’un conte cruel. Un héros malheureux affronte des épreuves à répétition qu’il ne peut réussir car il est sans cesse confronté à des forces mauvaises, à des évènements qui le dépassent.

Le Père Joseph, « sourcier, on le disait aussi un peu sorcier » qui recueille au début du roman  le corps mourant du héros donne son titre au livre. Phaéton menant ce mort hors du commun à sa dernière demeure, il apparaît à plusieurs reprises dans le roman, scandant la marche funèbre qui conduit Evariste du lieu de l’infâme duel dont l’issue était jouée d’avance à l’hôpital Cochin où ce jeune homme de 20 ans rendra son dernier souffle.

 La figure d’Icare, le héros antique tout occupé à dépasser l’humaine condition et à s’assimiler aux dieux transforme notre bouillant jeune homme en un être mythique dont le destin était par avance tracé. C’est encore le père Joseph, deux ex machina qui, à sa naissance, annonce déjà le malheur à venir. Apprenant que le nouveau-né avait reçu pour prénom Evariste, « le père joseph avait haussé les épaules et marmonné dans sa moustache :  ils auraient dû le prénommer Icare, Icare trahi. Pourquoi avait-il dit cela ? ça lui était venu à l’esprit, c’est tout. » La mère d’Evariste an avait été intriguée : « Mon fils, Icare, ça lui avait plu ».

Icare trahi  par lui-même, par sa volonté d’être toujours sur les pointes au risque de se perdre mais aussi trahi par ces mathématiciens auxquels il confie à trois reprises son œuvre, et qui l’encouragent à la revoir puis l’égarent ou la négligent ou l’emportent à leur domicile, non par volonté de nuire mais parce que, c’est du moins ce que suggère Jean-Paul Auffray, le destin veille.

Il faudra, après sa mort tragique, l’intervention de l’ami de toujours Auguste Chevalier et de son jeune frère Alfred pour que le « Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux » ce génial manuscrit trois fois égaré et réécrit en une nuit avant l’issue fatale, soit enfin édité quatorze ans après sa mort et enfin reconnu comme une œuvre majeure par les mathématiciens. J’en veux pour témoin l’excellent article intitulé Evariste Galois : enfance d’un génie malheureux publié par Aurélien Alvarez dans la revue du CNRES : Images des maths qu’on lira avec profit.

 jean-Paul Auffray. ICARE TRAHI. éditions Viviane Hamy

L’association Fermat-Science basée à Beaumont de Lomagne dans la maison natale d’un autre mathématicien illustre Pierre Fermat consacre un jeu d’évasion à ce romantique personnage.

Contact : https://escapegamefermat.jimdo...