Vers une uberisation de la société ?

Publié par Université de Montpellier UM, le 6 juin 2016   2.8k

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Le numérique est bel et bien en train de changer votre quotidien. Mais peut-être pas comme vous l’imaginiez. Bienvenue dans un monde aux contours encore flous : celui de l’économie collaborative.

17h00. Dans quelques minutes, l’heure sera venue de quitter le bureau. Votre journée de travail, elle, est loin d’être terminée. Au coin de la rue, une alerte de votre smartphone vous informe que deux lycéens vous attendent au prochain feu pour un covoiturage express, organisé à la volée via une plateforme de mise en relation géolocalisée. De retour à la maison, coup d’œil sur votre compte AirBnB : la chambre de votre fille, en vacances à l’étranger, a bien trouvé preneur pour la nuit prochaine. 20h30. Avant de vous effondrer dans votre canapé loué au mois, vous vérifiez une dernière fois les détails de votre tournée du matin, qui vous mènera sur le chemin du travail chez trois de vos voisins séduits par le bœuf bourguignon qui mijote tranquillement dans votre cuisine.

Libre partage et sens des affaires

Portée par l’explosion de l’internet mobile, la généralisation du numérique ouvre la voie à de nouvelles formes de relations interindividuelles. En creux se dessine une société fondamentalement flexible, composée de citoyens hybrides tout à la fois consommateurs et producteurs, salariés et travailleurs indépendants. Symbole de cette nouvelle donne : Uber. En quelques années, la start-up née dans la Silicon Valley s’est muée en porte-étendard de ces nouveaux géants combinant habilement idéologie du libre-partage et redoutable sens des affaires. Après s’être positionné sur la mise en relation entre chauffeurs et particuliers, Uber ambitionne d’en étendre le principe à toute la galaxie des services. Le métier d’Uber ? Anticiper, cartographier les besoins et transformer tout un chacun en client ou en employé potentiel. Plus qu’un service, un modèle de société, au point que certains n’hésitent plus à parler d’une véritable « uberisation ».

Professeur à la Faculté d’économie et observateur attentif de l’émergence de cette économie dite collaborative, Michel Garrabé invite à se méfier d’un terme fourre-tout derrière lequel on a tendance à ranger deux modèles aux antipodes : « il faut bien distinguer d’un côté une économie véritablement collaborative, hors marché, à la manière de Wikipedia conçu comme un lieu où des gens s’organisent pour créer un bien commun, et de l’autre des entreprises de l’économie marchande classique, comme Uber ou Airbnb, qui ont des actionnaires et ont pour objectif de maximiser leur profit » analyse ce spécialiste de l’économie sociale.

Nomade et horizontale

Dans le sillage d’Uber, d’Airbnb ou du français BlaBlaCar, on ne compte plus les start-ups surfant la vague d’une économie nomade, horizontale et tendant à substituer la notion d’usage à celle de propriété. De la santé aux transports, en passant par le logement où les services bancaires, aucun secteur ne semble devoir être épargné. Une révolution qui ne va pas sans provoquer son lot de résistances : concurrence déloyale s’indignent les uns, à l’image de la fronde des taxis contre Uber, risque d’une montée du travail indépendant sur fond de précarisation généralisée alertent les autres… Du côté des acteurs de l’économie collaborative, les arguments de bonne foi ne manquent pas : optimisation des biens et réduction du coût écologique, à l’image de la voiture partagée, création de valeur sur des marchés saturés comme le logement de tourisme à Paris... L’économie collaborative permettrait surtout à chacun de s’offrir un complément d’activité, dans un contexte marqué par un chômage de masse et l’érosion du pouvoir d’achat.

New deal

Reste la question particulièrement sensible du statut des travailleurs d’un écosystème encore mal balisé. Pour Paul-Henri Antonmattei, la montée en puissance d’Uber et consorts n’est que la manifestation d’une tendance de fond, qui rend indispensable de repenser un cadre législatif aujourd’hui caduc : « le droit du travail s’est construit sur un modèle unique, celui de l’usine. Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, fort pouvoir patronal… Or ce modèle n’est plus celui du XXIe siècle ». Selon ce spécialiste du droit du travail, membre de la commission Combrexelle chargée par le gouvernement de réfléchir à la réforme du droit du travail, le salut passe par le développement de nouveaux instruments comme la négociation collective d’entreprise. « Une solution permettant une plus grande adaptabilité des règles à la diversité des entreprises, comme à celle des profils et des parcours professionnels » explique-t-il. Le Code du travail bon pour le placard ? « La loi a bien sûr un rôle à jouer et il faut conserver un tronc commun juridique, mais il est aujourd’hui impossible de répondre par une norme unique, générale, impersonnelle et permanente ». A la recherche de la fameuse « flexisécurité », fragile équilibre entre protection du salarié et fluidification du marché du travail. « Un véritable new deal économique et social et un formidable défi » résume le professeur de droit.

Vers une « flexisolidarité » ?

Pour Michel Garrabé, les dangers de l’uberisation sont bien réels, en particulier pour ceux qui décideraient d’en faire leur mode d’activité principal : « on voit des gens travailler 10h par jour pour un salaire inférieur au SMIC » note l’économiste. Un avis partagé par Paul-Henri Antonmattei : « le système Uber ne peut devenir un modèle de société car cela reste un système d’appoint, une économie de la débrouille. On ne peut assurément pas souhaiter à un jeune de travailler 45 ans sur ce mode là… ». D’autres problèmes restent en suspens, comme celui de l’imposition d’entreprises promptes à délocaliser dans des pays à la fiscalité avantageuse les profits réalisés sur le territoire national. « Nous sommes encore dans une situation pré-institutionnelle sur ces questions, mais la mise en place d’un mécanisme de régulation est indispensable » confirme Michel Garrabé. L’avenir de l’économie collaborative reste donc à inventer. Et pourrait réserver quelques surprises. Dans son livre « La nouvelle société du coût marginal zéro », paru en 2014, l’économiste américain Jérémy Rifkin imagine une voie alternative : celle de travailleurs se fédérant au sein de coopératives pour développer leurs propres plateformes de mise en relation, contribuant à une redistribution véritablement équitable des profits. Ou quand la technologie alliée à l’économie de marché réalise le rêve de Karl Marx.


Retrouvez cet article dans LUM, le magazine science et société de l'Université de Montpellier.

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