Rencontre avec Barbara DUMONT, Conservatrice-Restauratrice du patrimoine

Publié par Lucile Pinasa-Causse, le 11 mai 2017   1.4k

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Diplômée de l’INP (Institut National du Patrimoine) depuis 2008, Barbara Dumont est Conservatrice-Restauratrice du patrimoine spécialisée en sculptures et objets ethnographiques. Dans son mémoire de fin d’étude, « Conservation-restauration d'un Écorché de cheval en carton moulé et peint de Louis Auzoux (1797- 1880) appartenant au Musée Fragonard-ENVA », elle étudiait plus particulièrement la technologie de l’objet et l’influence des conditions climatiques sur les altérations de la couche picturale.

Nous la rencontrons aujourd’hui à l’occasion d’une étude qu’elle mène sur un modèle de cheval, dit complet, du Dr. Louis Auzoux et conservé à l’École Nationale Vétérinaire de Toulouse (ENVT). Les modèles du Dr. Auzoux sont des maquettes anatomiques remarquables de par leur matériau original : le papier mâché (divers cartonnages), une technologie inédite dans la réalisation de pièces pédagogiques.


Barbara, pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre vision et votre définition du travail de restaurateur du patrimoine ?

La mission du conservateur-restaurateur est de participer à la transmission d’un patrimoine. Il s’agit de sensibiliser les responsables des objets à la bonne conservation de leurs collections. Le dialogue avec eux est primordial pour définir les interventions prioritaires. La restauration n’est pas une remise à neuf. Notre travail consiste à rendre sa lisibilité à un objet qui témoigne d’une histoire et d’un savoir faire. Dans le cas des modèles anatomiques Auzoux, il est important de tenir compte de l’histoire de l’objet notamment des traces d’usages liées à sa fonction, pédagogique en l’occurrence. L’objet est témoin historique et la restauration doit préserver cela. Intervenir suffisamment mais faire attention à ne pas trop introduire de produits « étrangers », voilà le bon compromis, l’équilibre auquel le restaurateur tend.


Quels sont les différents aspects de votre travail ? Comment s’organise le processus de restauration ?

Le temps consacré au travail préparatoire est très important. Cette phase d’examen, qui consiste à documenter l’objet en observant et classant les altérations, permet d’établir non seulement un diagnostic le plus complet possible en termes de restauration et de conservation, mais aussi des priorités pour améliorer l’état sanitaire de l’objet et conserver au mieux l’existant. Il s’agit de prendre le temps de bien étudier les conditions climatiques de l’endroit où est conservé l’objet, mais aussi étudier son parcours, ce qui sera déterminant pour la compréhension de l’objet. Le travail du restaurateur est en définitive plus scientifique qu’artistique. Si bien sûr il y a une sensibilité esthétique au départ, il est utile d’aborder ce type de patrimoine scientifique sous l’angle de la chimie des matériaux. Les modèles anatomiques du Dr. Auzoux sont des objets multi-matériaux complexes (papier mâché, parties métalliques, en verre, polychromie à la colle animale etc.) d’où découlent de multiples problématiques de restauration et de conservation.


Votre mémoire de fin d‘études à l’INP portait déjà sur les modèles d’anatomie clastique du Dr. Auzoux. Pourquoi avoir fait le choix de vous intéresser à un type de patrimoine scientifique si spécifique ?

J’avais un intérêt pour les modèles anatomiques, pour les techniques de moulage et les « objets composites », c’est-à-dire les objets multi-matériaux. J’avais fait, durant mes études, une recherche sur le carton pierre. C’est un matériau qui servait beaucoup dans la réalisation de décors et qui est à base de papier mais suivant une technique qui diffère de celle mise en œuvre par Auzoux.

Ce qui est stimulant c’est que généralement, lorsqu’on traite des modèles Auzoux, les compétences entre le responsable de l’objet et le restaurateur sont complémentaires et il faut bien souvent trouver un accord entre les exigences de deux disciplines scientifiques. Par exemple lors de mon expertise du cheval complet de l’ENVT, nous nous sommes aperçus que certains muscles avaient été mal replacés. Suite à ce constat, il était primordial pour le responsable de l’objet, maître de conférences en anatomie animale, de repositionner correctement ces pièces. Cependant, du point de vue du conservateur-restaurateur cette opération n’était techniquement pas possible à ce stade du travail.


Si certains modèles Auzoux sont aujourd’hui des pièces rares voire quasi uniques, d’autres modèles, comme les maquettes de cœur humain, étaient assez communément utilisés en collège, lycée ou à l’université. Quel sens donnez-vous à ces questions de restauration d’objets produits en série ?

Il est important de préciser que ces objets étaient manufacturés en petite série grâce à une technique de moulage très élaborée. Le fait qu’il ne s’agisse pas d’objets uniques permet de recouper des informations d’un objet à l’autre. Dans la mesure où les techniques de fabrication sont communes les problèmes d’altération vont se retrouver sur d’autres spécimens. Pour le conservateur-restaurateur les problématiques ont beaucoup de points communs sur le plan climatique, de la conservation etc.


Comme vous l’avez déjà mentionné, le travail de restaurateur du patrimoine est bien plus scientifique qu’on ne l’imagine. Pour les pièces issues des ateliers du Dr. Auzoux, votre étude nécessite souvent le recours à la radiographie. Pouvez-vous nous expliquer l’intérêt de ces technologies dans votre expertise et ce que cela vous permet d’interpréter ?

Le recours à la radiographie n’est pas systématique car il faut tout d’abord avoir les moyens de la faire, puis l’expertise pour l’analyser. C’est la phase d’examen qui nous permet de déterminer l’urgence du procédé ou non. Lorsqu’elle apparaît nécessaire, sur des pièces importantes notamment, comme par exemple le cheval complet de l’ENVT, la radiographie permet d’observer la densité de l’objet. Pour les modèles d’Auzoux on retrouve fréquemment des pièces métalliques, surtout dans la structure interne et dans des pièces plus petites qui servent au montage. Il faut donc pouvoir anticiper la présence de divers matériaux. La lecture des résultats peut être délicate car les peintures utilisées sont également susceptibles de contenir des traces de métaux ce qui, à l’image, vient se superposer et peut perturber l’interprétation des clichés de radiographie. En résumé, on peut demander le recours à la radiographie car cela permet d’anticiper des difficultés liées au démontage, de savoir dans quel état de conservation est le métal (déformé ? oxydé ?) et enfin d’effectuer des comparaisons avec d’autres modèles existants.


Je remercie Barbara Dumont de s’être prêtée à l’exercice et d’avoir pris le temps nécessaire à la réalisation de cet entretien.


Pour en savoir plus :

- Mémoire de fin d’études de Barbara Dumont

http://mediatheque-numerique.inp.fr/Memoires/Conservation-restauration-d-un-Ecorche-de-cheval-en-carton-moule-et-peint-de-Louis-Auzoux-appartenant-au-Musee-Fragonard


- Publications de Barbara Dumont

DUMONT, B. ; PAPILLON, M.-C. ; DUPONT, A.-L. « Restauration d'un modèle anatomique de cheval Louis Auzoux : étude de la polychromie et élaboration d'un protocole de traitements à la gélatine », Conservation-Restauration des Biens Culturels, 33, 2015, p. 11-22.

DUMONT, B. ; DUPONT, A.-L. ; PAPILLON, M.-C. ; JANEL, G.-F. « Technical study and conservation treatment of a horse model by Dr. Auzoux, », Studies in Conservation 56, 1, 2011, p. 58-74.


- Autour de Louis Auzoux et de l’anatomie clastique

DEGUEURCE, C. « Les collections de modèles anatomiques équins de Louis Auzoux, une collection à constituer », In Situ, 27, 2015, En ligne

RUIZ, G. ; DEGUEURCE, C. « Les modèles d’anatomie clastique du Docteur Auzoux au musée de l’École vétérinaire d’Alfort », Bulletin de la Société d’Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires, 9, 2009, p. 35-49.

BORVON, A. ; GUINTARD, C. ; BOISGARD, T. ; REMY, L. ; WATELET, P. « Sur quelques pièces conservées au Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes : trois modèles d’anatomie du Cheval en carton moulé et peint du Docteur Auzoux », Bulletin de la Société des Sciences Naturelles de l’Ouest de la France, nouvelle série, tome 34 (4), 2012, p. 209-214.