Précarisation : les enjeux autour de l'alimentation

Publié par Quai des Savoirs, le 30 juillet 2020   380

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Dans le cadre de la programmation associée à l'expo-game "Code Alimentation", plusieurs repas-débat au sein de Maisons des Chômeur·ses toulousaines devaient avoir lieu de janvier à mai 2020. Sabine Meïer, diplômée du Master Sciences Sociales Appliquées à l'Alimentation de l'Université Toulouse Jean-Jaurès et cuisinière professionnelle membre de l' association "Saveurs d'Exil", a partagé certains de ces repas pour débattre sur le rôle social du "manger" dans la précarité.

Elle a accepté de s'entretenir avec nous et de répondre à quelques questions sur ce sujet.


Vous avez réalisé une exploration sociologique sur l’alimentation dans les squats. Quel rôle social de l’alimentation avez-vous pu y observer ?

Sabine Meïer : Lorsque nous parlons des squats, on rencontre une première complexité. En effet, il y a autant de définitions des squats que de squats eux-mêmes : cela dépend de leurs habitants, des activités qui y prennent place, de la disposition et de la vocation du lieu, etc. Ce qui relie tous ces espaces, c’est leur irrégularité juridique et donc une grande précarité. En effet, un squat n’est pas fait pour durer tel quel : soit il s’institutionnalise comme La Chapelle à Toulouse (cas exceptionnel), ou il subit plus ou moins rapidement une expulsion comme le squat avenue de Muret au début de cette année. Pour faire différentes catégories, on peut dire qu’il y a :

- des squats pour militer, le plus souvent autour des questions de l’accès aux droits et/ou de l’écologie au sens large ;

- des squats pour pratiquer et rendre visibles des arts avec une programmation en direction des personnes extérieures, éventuellement une petite restauration, etc. ;

- des squats pour habiter, qui répondent tout d’abord à une situation de grande pauvreté, ou qui correspondent à une forme plus ou moins choisie d’habitat, mais énoncé comme correspondant à une aspiration personnelle.

En vérité, ces catégories ne sont pas perméables. Il est donc important de considérer individuellement chaque squat étudié.

Mon étude s’est particulièrement focalisée sur un squat toulousain d’habitation, ouvert (c’est comme ça que l’on dit lorsqu’un lieu devient un squat) et soutenu par un collectif militant, notamment issu du champ social professionnel. Il est désormais fermé. Dedans, y vivaient près de 80 personnes sans-papiers venant d’Europe de l’Est (Albanie, Mongolie), d’Afrique Subsaharienne (Guinée Conakry, Congo, Sénégal, Côte d’Ivoire) ou encore du Moyen-Orient (Palestine). Parmi les habitants, des familles avec ou sans enfants, quelques personnes isolées, et des mineurs non accompagnés.

La particularité de ce squat était d’allier l’action militante et l’habiter (au sens de l’habitat et des manières de l’investir): l’alimentation était au cœur de son fonctionnement. En effet, et comme me l’a dit un des militants, « lorsque l’on ouvre un squat, la première chose qui s’impose c’est la nourriture ».

Étudier les squats par l’alimentation est peu courant malgré certains travaux en anthropologie qui en font un véritable objet d’étude. Il s’agissait en 2018 de comprendre les formes d’échanges, par le biais des flux et des modes de partages alimentaires, entre les habitants d’un même lieu, de squats différents, ainsi qu’avec des personnes extérieures dans la ville. C’est très intéressant, car cette forme d’habiter souffre généralement d’un stigmate, c’est-à-dire d’une image immédiatement négative, et l’observation des échanges alimentaires permet d’y montrer une normalité du quotidien.

Plusieurs éléments ont été remarquables vis-à-vis du rôle social joué par l’alimentation.

Afin de susciter la rencontre avec un public extérieur et de sensibiliser à la privation de droits de ses habitants, ces derniers préparaient chaque début de mois des repas partagés. Une invitation était alors publiée sur les réseaux sociaux. Cela marchait, car c’est par ce biais que j’y suis allée pour la première fois ! Ainsi, on peut dire que l’alimentation permettait la création d’un espace convivial qui favorise le partage (d’informations, de goûts, l’interconnaissance) et qui donnait à voir le squat sous un jour accueillant, humain. En effet, c’était ici l’occasion d’être assis à une même table, de créer des contacts tout en prenant sa place sur un temps collectif. Ce sont essentiellement les femmes qui permettaient la pérennité de cette démarche.

Plus qu’un temps convivial, on peut dire que ces repas partagés constituaient une forme originale de remerciements, ou de contre-don dans le jargon sociologique, des habitants envers les personnes soutenant le squat : ces derniers venaient y passer un temps off, et une certaine mise en scène des habitants dans la présentation des plats montrait l’importance donné à cet échange. Ceci représente des moments exceptionnels bien que réguliers.

Plus quotidiennement, les cuisines étaient organisées par famille (en général, un espace de cuisine pour deux familles), souvent de même culture alimentaire. La cuisine était essentiellement à base de denrées récupérées dans les supermarchés ou, dans de moindres proportions, de dons spontanés de professionnels de la restauration ou de citoyens, ou encore d’aliments obtenus par les habitants eux-mêmes (achat, échange, glanage).

En parallèle, l’originalité du collectif militant sur ce lieu est d’avoir réussi à créer un réseau de redistribution des denrées alimentaires à l’échelle de la ville de Toulouse (encore existant). Alors que les formes de lutte, les moyens de militer pour l’accès aux droits, parfois les courants de pensées dont elles s’inspirent amènent les organisations militantes à de profondes divergences, la nécessité d’approvisionner à flux tendu les squats d’habitation en denrées alimentaires a permis de créer un espace d’entente et de collaboration. Une fois par semaine, des habitants avec des militants de différents collectifs assurent une grosse récupération de denrées alimentaires en différents endroits de Toulouse : auprès d’associations, de grandes surfaces et de la Banque Alimentaire. Un rendez-vous dans un lieu commun, connu de tous les collectifs soutien de squats, est pris. Ici, la totalité des denrées est partagée entre chaque collectif : pendant plus d’une heure, chacun répartit en « tas » égaux les denrées puis un ingénieux système de tirage au sort de ces tas permet d’assurer l’équité dans la répartition. Ensuite, les denrées de chaque collectif sont repartagées au sein des squats. Ce système, bien qu’absolument nécessaire, n’est pas sans amener quelques problèmes d’inégalités : entre ceux qui peuvent se rendre sur le lieu de distribution et ceux qui ne le peuvent pas, ceux qui ont des véhicules pour transporter la nourriture et les autres, ou encore en fonction du type de denrées récoltées. Je me rappelle d’une distribution où il y avait plus de 15 kg de jambon blanc par collectif ! Voilà un aliment qui n’est pas pour tous… De manière générale, les denrées récupérées sont en grande majorité ultra transformées.

Par le biais de ces distributions, l’alimentation constitue un lien de solidarité entre les habitants et militants de différents squats et permet de prendre conscience d’enjeux communs à l’échelle de Toulouse. En 2018, Le Collectif d’Entraide et d’Innovation Sociale (Cedis) estimait le nombre d’habitants dans les squats toulousains à 900 personnes. En 2020, il y en aurait tout autant.


Les pratiques alimentaires au sein des squats diffèrent-elles selon les cultures des ses habitant·es ? Quels sont les modes de partage des différentes cultures alimentaires dans ces situations de précarité ?

Sabine Meïer : La précarisation agit sur les manières de se nourrir et le lien entretenu avec l’autre via la socialisation alimentaire.

L’alimentation des humains, parce qu’elle s’est construite au fil du temps et de manière différente selon les cultures, constitue un élément de partage mais aussi de marquage des différences. En effet, le répertoire culinaire d’un groupe social se construit selon plusieurs facteurs : l’accessibilité des aliments dans l’environnement immédiat ou plus lointain (comme on le voit avec la mondialisation), la constitution biologique et génétique des individus, mais également la signification que prête le groupe aux éléments nourriciers, à leurs modes de préparation et de consommation, et plus encore. Finalement, cela aboutit entre-autre à la reproduction de goûts culturellement différenciés, à des postures corporelles et à l’utilisation d’ustensiles particuliers. Ce système complexe de l’alimentation humaine, qui englobe tous les aspects de la vie en société, est appelé l’espace social alimentaire.

Une situation de précarisation, voire de grande vulnérabilité dans les squats, ne remet pas en cause ces principes. Ainsi, et pour répondre à la question, les pratiques alimentaires des habitants du squat étudié sont en effet différentes selon la culture des habitants. À titre d’exemples, lorsque l’on m’invitait à partager un repas, je pouvais être assise à même le sol pour partager dans un même plat que d’autres le mafé ivoirien cuisiné avec de la pâte de cacahuète (acheté en complément de l’aide alimentaire) ; ou bien assise sur un canapé pour boire un thé avec des pâtisseries proposés par un couple palestinien ; ou bien me voir demander par une habitante congolaise des bananes plantains afin qu’elle puisse faire sa recette fétiche : des beignets de banane.

Il existe des formes d’entraide à travers l’alimentation comme la mise en commun des repas entre jeunes hommes d’Afrique Subsaharienne ; tout comme il pouvait exister des formes de stigmatisation par la nourriture, comme cette fois où une odeur de poisson persistante a cristallisé une querelle qui révélait des problèmes de cohabitation. Faire remarquer que «  ce que mange l’autre pue », est une manière de marquer une différence malgré le partage d’une même habitation. 


Quelle place occupe le plaisir gustatif dans une situation de précarité ?

Sabine Meïer : Manger un aliment que l’on n’aime pas ou que l’on ne sait pas préparer n’est satisfaisant pour personne. Cela crée de l’anxiété. L’acte de manger comporte systématiquement pour l’homme un risque hédonique (plaisir ou déplaisir) qui va de pair avec le risque biologique (intoxication pouvant aller jusqu’à la mort). Ces deux risques, pour être évités, ont fait l’objet d’une gestion collective au fil du temps, traduite par l’élaboration de répertoires culinaires propres à chaque culture. Ces systèmes culinaires sont en perpétuelle réinvention grâce au contact de la différence et définissent en partie le cadre de modèles alimentaires, plus ou moins centrés autour du plaisir.

En situation de précarité, le plaisir alimentaire peut être mis à mal par plusieurs facteurs : la difficulté d’accéder à une nourriture en quantité ou de qualité suffisantes (selon l’appréciation propre à la personne précarisée). De même, le fait de partager un repas avec d’autres, autrement dit la commensalité, est remise en cause par des réalités matérielles. Notamment, la sur-occupation d’un logement peut obliger ses habitants à prendre les repas en décalé. Ces situations peuvent être d’autant moins bien vécues qu’il y a des enfants à charge. Se rajoute alors le sentiment d’être de « mauvais parents », pour qui le rôle nourricier n’est pas rempli. Enfin, la précarité amène parfois des personnes à s’isoler, à adopter des comportements alimentaires de compensation ou encore de survie. Même s’il existe des exceptions, la consommation d’éléments nourrissant le corps et l’esprit, qui inclut le plaisir, est tout de même recherchée.

Pendant le confinement, de nombreux dispositifs permettant un accès à l’alimentation à de nombreuses personnes en situation de précarité (comme les cantines scolaires pour les enfants, les repas proposés à bas tarifs dans les maisons de chômeur·ses…) n’ont pas pu se maintenir. Cela a probablement dû avoir des conséquences lourdes ? Y a-t-il eu des études, des suivis pour évaluer les conséquences du confinement sur ce point central qu’est l’accès à la nourriture ?

Sabine Meïer : Oui, la crise sanitaire, et surtout le confinement a eu un impact considérable sur la précarisation des personnes, notamment celles qui étaient déjà en emploi précaire (CDD, saisonnier, en Intérim), ou dans les zones d’ombres des systèmes d’aides sociales. Parfois, subvenir à des besoins élémentaires comme se nourrir est devenu difficile pour des personnes pas ou peu confrontées à ce genre de problématiques. Rajoutés à cela, la fermeture d’établissements sociaux ou l’absence de bénévoles « à risques » dans le milieu associatif ont eu un effet amplificateur dans les réseaux de solidarité.

Le confinement a cependant trouvé des personnes disponibles et disposées à rentrer en solidarité, parfois pour la toute première fois.

Localement, de nombreuses initiatives citoyennes se sont révélées. Il y a tout d’abord les systèmes de dons alimentaires pré-existants à la crise sanitaire, qui se sont adaptés face au Covid : c’est le cas de la « Chorba pour tous » à la Maison de Quartier de Bagatelle qui servait habituellement un repas gratuit tous les jours du Ramadan à partir de dons de commerçants et d’habitants du quartier. Cette année, un certain nombre d’acteurs sociaux et d’associations locales ont décidé de faire la distribution de colis alimentaires pour les familles. Ils ont poursuivi cette initiative jusqu’en juin. Aujourd’hui, c’est le Secours Catholique qui a pris le relais de cette initiative pour assurer une continuité sur le quartier : cette passation constitue un beau message ! En tout, la Banque alimentaire de Toulouse a fourni près de 120 associations d’aide alimentaire durant le confinement ce qui constitue un accroissement de 60 % de ses dons.

En ce qui concerne les personnes sans domicile fixe, à savoir les personnes vivant dans la rue, dans les bidonvilles ou encore dans les squats, la situation a été plus compliquée. La demande des institutions publiques de comptage et de désignation individuelle des personnes, en échange d’une aide alimentaire adaptée durant le confinement, a confronté les collectifs militants à un vrai problème d’ordre éthique. En parallèle, la manche et la récupération de nourriture sont devenues impossible pour ceux qui en vivaient quotidiennement. Les réseaux de solidarité locaux et autogérés ont pris une importance capitale, compensant un certain manque de réactivité des politiques publiques auprès des plus démunis et/ou hors des radars sociaux. On retiendra qu’un des plus importants points de collecte citoyenne (dons en nature et collecte de fonds) a pris place à La Chapelle qui, il y a encore peu, était le plus ancien squat de Toulouse !

Des études sociologiques sur les habitudes alimentaires avant, pendant et après le confinement sont en cours, comme l’enquête CoviPrev de Santé publique France qui a montré que les personnes les plus précaires ont accordé plus d’attention que d’habitude au budget qu’elles allouent à l’alimentation et rencontraient des problèmes d’accessibilité à la nourriture de leur choix. Une autre enquête intitulée « Solidarités alimentaires avec les populations précarisées par la crise du COVID 19 (Phase 1) » pilotée notamment par la Chaire Unesco Alimentations du Monde met notamment en garde sur le risque de réduire les systèmes de solidarité à une simple aide alimentaire, alors que d’autres dimensions comme le maintien du lien social et l’estime de soi sont tout aussi importantes à considérer.


Crédit visuel d'illustration : Lorraine Turci / Association Saveurs d'exil


Pour aller + loin :

  • Revue ATD Quart-Monde. « Se nourrir lorsqu’on est pauvre. Analyse et ressenti des personnes en situation de précarité », 2016.



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