Les 1000 premiers jours de l'enfant : une période cruciale pour l'alimentation

Publié par Quai des Savoirs, le 30 juillet 2020   140

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Dans le cadre de la programmation associée à l'expo-game "Code Alimentation" et en partenariat avec le centre social de Bellefontaine à Toulouse, devait avoir lieu le 17 mars dernier une rencontre sur le thème de la nutrition et des 1000 premiers jours de l'enfant avec Clémence Roublin. Diététicienne et étudiante en Master Sciences Sociales Appliquées à l’Alimentation - ISTHIA (Université Toulouse Jean-Jaurès) et auteure d'un mémoire de recherche intitulé "les 1000 premiers jours de vie de l'enfant et les nouvelles recommandations nutritionnelles" sous la direction d'Anne Dupuy, elle a accepté de s'entretenir avec nous et de répondre à quelques questions sur ce sujet.


Qu'est-ce que les "1000 premiers jours de l'enfant" ? Pourquoi cette période est-elle un sujet d'étude ?

Clémence Roublin : Les “1000 premiers jours de vie” comprend la période allant de la conception aux deux ans de l’enfant, soit les 270 jours de grossesse, les 365 jours de la première année et les 365 jours de la seconde.  C’est une période cruciale pour la mère et son futur enfant, notamment en ce qui concerne son rapport avec l’alimentation.

Ce concept des “1000 premiers jours” a été développé dans un premier temps par l’Unicef. Il a fait suite à plusieurs articles parus dans une revue scientifique médicale britannique The Lancet. Cette initiative avait à l'origine pour objectif de lutter contre la malnutrition des enfants et des mères dans les pays en développement. Très vite les pays développés l’ont utilisée afin de lutter contre les maladies non transmissibles.

Il est opportun de se demander pourquoi la période allant de la conception aux deux ans d’un enfant pourrait être encline à déterminer l’évolution d’un individu. Un premier élément de réponse réside dans l’embryologie et plus particulièrement dans la neurogénèse, c'est à dire lors du processus de formation des neurones. Le système nerveux est le système qui grandit le plus vite au cours du développement de l'embryon. En effet le cerveau passe en l’espace de 4 mois de développement intra-utéro d’une structure lisse bilobée, caractérisant son immaturité, à un organe semblable au cerveau d'un adulte qui présente des repliements nommés gyrus et sillons. À titre d'exemple, les zones cérébrales responsables de la mémoire, l'apprentissage, la vision et l'audition se développent à une vitesse inédite qui ne sera jamais plus égalée durant le reste de la vie de l'individu. 

Pour que tous ces mécanismes de croissance se mettent en œuvre de concerts durant les deux premières années de vie d’un individu, il faut de l'énergie sous forme de nutriments et d'oligo-éléments essentiels. Ainsi cette période exigeante en termes de carburant énergétique utilisera tout ce qui est mis à sa disposition, l’alimentation trône en pole position de cette liste. Cette période est donc influencée  par les apports nutritionnels de la mère durant la grossesse et de ceux fournis à l’enfant après la naissance. L’environnement (nutritionnel, écologique, psycho-affectifs, socio-économique…) semble jouer aussi un rôle primordial sur la santé du nouveau-né en impactant  sa vie future. L’OMS a abordé ce sujet dans le but de diminuer la propagation d’un risque de maladie chronique (hypertension artérielle, obésité, diabète, cancers, allergies…) à l'âge adulte voire d’une transmission aux générations suivantes. Après les 1000 premiers jours de vie, notre capital santé décline et nous pouvons observer qu’un milieu non-favorable dès le début de la vie engendre des risques précoces de développer des maladies chroniques dont l’origine n’est pas transmissible. La période des 1000 premiers jours offre une opportunité unique et sensible pour diminuer les maladies chroniques non transmissibles. L’environnement va donc jouer un des rôles les plus importants durant cette période car il va avoir un impact direct et persistant sur le patrimoine génétique de l'enfant. Un changement de nos habitudes, notamment au niveau alimentaire serait susceptible d’améliorer le “capital santé” de l’enfant à venir et de garantir une neutralité en termes de développement de maladie a posteriori. 

 En quoi l’alimentation est-elle si primordiale en termes de santé générale ?  Quel est son impact sur le système digestif de l’enfant et son microbiote ?

Clémence Roublin : De plus en plus d’études sont menées sur les liens étroits entre alimentation et santé. Il a été prouvé que pour de nombreuses maladies non transmissibles telles que le diabète,  le cancer,  les maladies cardiovasculaires, ou l’obésité, l’alimentation aurait à la fois un rôle de prévention face à ses problématiques en réduisant les facteurs de risque de les développer, mais également une action thérapeutique dans la régulation, le traitement et la stabilisation de ces pathologies. À ce propos, le Haut Conseil de la Santé Publique met tout en place pour valoriser la prévention de ces pathologies chroniques auprès de la population en abordant l’aspect alimentaire au travers de campagnes massives de prévention. La notion de période décisive des 1000 premiers jours a d’ailleurs été inclue à ces travaux. Les retombées de ces actions menées sont assez inégales. En effet, même si ces campagnes sont à destination du plus grand nombre, les inégalités - notamment sociales - demeurent et interfèrent avec la portée du message véhiculé. Ces disparités conduisent à des inégalités de santé.

Environ deux kilos de bactéries et microbes ont élu domicile dans notre intestin, leur rôle est de digérer les aliments, et en particulier les composants complexes de notre nourriture (polymères de sucres ou de protéines). Cette faune microbienne “digère” pour nous et elle œuvre également pour notre santé. Ces authentiques colonies constituent un véritable rempart immunitaire face aux différents pathogènes rencontrés le long du tractus digestif et nous protège ainsi de nombreuses maladies. Il est alors légitime de se questionner sur la provenance de ces hôtes si utiles. L’origine de notre microbiote remonte à notre naissance. Lors d'un accouchement par voie basse, le passage progressif du nouveau-né dans la filière maternelle laisse l’opportunité aux colonies vaginales de la mère de s'immiscer dans l'oropharynx du nourrisson. Ainsi, ces êtres vivants, en irréductibles colons, s’aventureront progressivement dans le reste du système digestif de l’enfant durant ces premières années de vies. L’alimentation de ce dernier, au travers de l’allaitement mais aussi via la diversification alimentaire a posteriori, permettront un enrichissement de cette variété bactérienne et microbienne et devront permettre à l’enfant de constituer un capital qu’il pourra conserver et alimenter la majeure partie de sa vie. Toutefois, tout cela n'est pas irréversible et le microbiote peut se modifier tout au long de la vie de l'individu car il est également impacté par bon nombres d'éléments de notre environnement (comme les antibiotiques par exemple).

Il existe beaucoup de messages sur l’alimentation des mères allaitantes, pendant et après la grossesse, et ses impacts sur les enfants : sur leur santé générale mais également sur les questions d’allergies, de tolérance aux produits épicés, de préférences alimentaires… . Existe-il des études à ce sujet ?   Qu’en est-il ? 

Clémence Roublin : Le lait maternel est bénéfique pour la santé future de l’enfant. Il permet d'aider le système immunitaire encore peu développé du nouveau-né à le protéger contre les microbes. Il contribuerait aussi à réduire le risque d’allergies des enfants qui y sont prédisposés génétiquement. Améliorer l’alimentation de la femme enceinte et du jeune enfant permettrait un meilleur développement cognitif et physique du nourrisson, une formation normale des organes et surtout une bonne santé à l’âge adulte. 

Une bonne nutrition au cours des 1000 premiers jours de vie peut diminuer le risque de maladies chroniques dans la vie future de l’enfant. Par exemple un enfant malnutri au cours de sa vie intra-utérine peut déclencher à l’âge adulte un diabète, de l'obésité, une hypertension artérielle et des maladies cardiovasculaires.

L’allergie alimentaire est une réaction anormale mais physiologique face à un aliment : il est alors considéré comme un corps étranger par l’organisme. L’apparition d’une allergie alimentaire dépend des prédispositions génétiques individuelles, ainsi que des habitudes alimentaires. Il est tout à fait possible, dès la grossesse et jusqu’au 1 an de l’enfant, de prendre un certain nombre de précautions pour limiter ce risque d’allergies alimentaires. Cela commence notamment par la mise en place précoce d’une diversification alimentaire, où l’introduction d’un aliment à la fois est préférable afin de déceler plus simplement une éventuelle réaction.

Avant même sa naissance l’enfant est capable de ressentir le goût des aliments “Sa sensibilité aux différents goûts est détectée in utéro ; durant la grossesse, on peut évaluer l’appréciation du goût du liquide amniotique en mesurant le rythme de déglutition et la quantité de liquide avalée. Lorsque l’on y injecte une solution sucrée, la déglutition se fait plus fréquente que la normale ; dans le cas d’une substance amère, la fréquence diminue.”

Le fait que la mère consomme certains aliments va également sensibiliser l’enfant à être plutôt attiré vers certaines saveurs après sa naissance. L’allaitement est associé à une meilleure acceptation des aliments inconnus. Les enfants allaités sont plus familiers aux changements de saveurs et aux nouvelles saveurs. Un rejet spontané peut être inversé par familiarisation progressive à l’aliment inédit.

La diversification alimentaire joue un rôle important dans les préférences alimentaires. L’introduction de nourriture solide peut augmenter l'acceptation de nouveaux aliments. Il est conseillé de proposer 8 fois un légume ayant été refusé par l’enfant les premières fois. Des études montrent que les préférences alimentaires des enfants se dessinent dès l’âge de deux à trois ans. 

Dans le contexte de crise sanitaire lié au COVID-19,  on a observé une évolution des modes de vie et des pratiques alimentaires en mode confiné. Est-ce que des évolutions de ce type pourraient avoir des “impacts” ultérieurs sur les enfants qui ont vécu le confinement pendant leurs 1000 premiers jours ? 

Clémence Roublin : Les différentes pratiques alimentaires des mères durant leurs grossesses entraîneraient des changements de l’expression des gènes de leurs enfants. En d’autres termes, leur santé future pourrait être alors influencée par ce que les mères consomment au cours de cette période charnière. À ce constat vient aussi s'ajouter l’importance des facteurs socio-culturels, des habitudes alimentaires, ou des traditions culinaires dans l’évolution de nos pratiques alimentaires, impactant à la fois notre santé et celles de notre progéniture. 

Les pratiques alimentaires des foyers durant le confinement ont sans nul doute été modifiées et sont d’ailleurs en train d’être étudiées. Nous pouvons d’ores et déjà constater qu’il y a eu des modifications dans certains comportements alimentaires. Au cours de cette période sans précédent, l’alimentation a occupé une place plus importante qu’à l’accoutumé au sein des foyers. Le moment des repas a pu être plus “ritualisé” et les contributions aux activités de préparation culinaire ont pour beaucoup de familles été une activité plébiscitée durant le confinement. En effet, des discours sur l’alimentation et des découvertes de certaines catégories d’aliments ont alors pu être abordés et transmises aux enfants. En ce qui concerne le monde numérique, le constat ne diffère pas, le partage de contenu en lien direct avec la nourriture a bondi au cours de ce laps de temps sur les réseaux sociaux, il en va de même pour les programmes télévisés en prise direct avec cette tendance. 

Un bémol peut toutefois être retenu en ce qui concerne les phobies générées par cette période de confinement. La consommation de produits frais ou crus, tels que les fruits et légumes,  semble avoir diminuée dans certains foyers en raison d’une crainte de transmission du virus. 

Existe-t-il des solutions thérapeutiques dans le cas où le développement de l’enfant aurait été affecté pendant les 1000 premiers jours ?

Clémence Roublin : Lors des 1000 premiers jours de vie, l’expression des gènes est plus sensible à l’environnement. Des marqueurs génétiques se positionnent sur les gènes tout au long du développement, en particulier au moment de la vie in utéro, et viennent modifier leur expression, sans générer de modifications permanentes sur l’ADN du nourrisson. Ces marqueurs génétiques sont réversibles mais les gènes peuvent tout de même être transmis lors des divisions cellulaires, c’est pour cela que cette période mérite une grande attention. Selon le stade du développement où ils sont apposés, ils sont susceptibles de modifier quantitativement le développement de certaines lignées cellulaires. (ex: cellules hématopoïétiques …). Une alimentation équilibrée peut donc à n’importe quel moment de sa vie avoir des bénéfices sur notre santé , notamment en diminuant les facteurs de risques de développer certaines maladies chroniques.


Pour aller plus loin :

  • Alimentation et santé :

 https://www.inserm.fr/informat...

  • Microbiote :

https://fondationrechercheaphp...

  • Allergie

https://www.mangerbouger.fr/Ma...

  • Préférence alimentaire

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01165733/file/nicklaus_2015-02-05_presentation_journees_gp_oralite_hop.necker_%7B0A12C6F8-7D30-439E-9E97-C81873A82310%7D.pdf


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