Ada ou la beauté des nombres, la pionnière de l'informatique

Publié par Claire Adélaïde Montiel, le 23 février 2020   94

Xl ada ou la beaut  de nombres

de Catherine DUFOUR, Editions Fayard

Ce livre raconte la vie tourmentée d’Ada Lovelace qui, tout au long de son existence, célébra « la beauté des nombres » selon l’expression de Catherine Dufour, et ne fut sacrée « pionnière de l’informatique » que très longtemps après sa mort.

Dès son plus jeune âge, Ada, enfant malingre et souffreteuse, témoigne d’une inextinguible faim de connaissances. La fillette, élevée par une mère « ni très aimante ni très aimée» est privée de son père, le grand poète et exécrable époux Lord Byron.  Par chance, Anabella  Milbanke qui a réussi à avoir la garde exclusive de sa fille, est, elle aussi, passionnée de savoir et notamment de mathématiques. Surnommée par son fugace époux « la reine des parallélogrammes », elle laisse sa fille se gaver de tous les savoirs humains, hormis la poésie. On comprend aisément pourquoi. 

 Avant ses 20 ans, Ada rencontre les trois mathématiciens qui vont compter pour elle : Mary Somerville, Auguste Morgan et Charles Babbage.

Mary Somerville est reconnue bien que femme. Ses textes font autorité. Elle reçoit des médailles, elle est membre de plusieurs académies. Ada fait appel à elle pour parfaire sa connaissance des mathématiques et prend des cours auprès d’Auguste Morgan qui sera le fondateur avec Boole de la logique moderne et, comme cela ne lui suffit pas, elle étudie un cours de mathématiques de Cambridge qu’elle a obtenu de son médecin.

Elle rencontre Charles Babbage qui a pour projet de fabriquer un automate capable de réaliser tout seul les 4 opérations, un calculateur (computer) qu’il nomme moteur à différences en référence à la méthode de Newton des différences infinies ». Puis, en 1834, il conçoit son analytical engine, ancêtre de nos ordinateurs.

Sur le chemin de l’Intelligence artificielle

Ada se prend de passion pour son invention et, après avoir traduit la description de son moteur analytique qui a été écrite en français par un jeune ingénieur italien Luigi Menabrea, en 1843, avec l’accord de Babbage, elle l’enrichit de notes.

Celles-ci « clarifient, étendent et parfois corrigent l’orignal ». Ada se comporte en visionnaire et imagine que « le moteur analytique sera un jour capable de libérer les symboles algébriques de leur valeur numérique ; de transcender les nombres pour arriver à un espace mathématique pur… Elle pense qu’il serait possible d’obtenir à partir des opérations effectuées sur des données numériques des résultats symboliques…. De la musique… et pourquoi pas la parole, la logique. » Elle va encore plus loin et établit un parallèle entre le moteur analytique et le fonctionnement cérébral… rêve de réduire l’art de la découverte à un mécanisme simple. Elle ne voit pas pourquoi le cerveau ne pourrait pas être réduit à quelques axiomes simples grâce aux mathématiques »

 Dans sa note G, la partie de son article qui traite des nombres de Bernoulli, elle invente les notions de variables et de boucles en programmation. « Elle élabore aussi la notion de sous-programmes « suite d’instructions qui exécute une tâche spécifique, et qui peut être reprise par un programme plus vaste… Elle en profite pour imagine une bibliothèque de sous programmes qui sera un jour appelée bibliothèque logicielle par tous les programmateurs »

Le malheur d’être né femme.

La voilà qui se prend à rêver de construire elle-même la machine analytique mais Babbage renâcle. Et de plus elle a le malheur d’être né femme.  Elle n’a pas même le loisir de signer elle-même son article que Babbage s’approprie sans scrupules. Tout juste a-t-elle le droit d’y apposer ses initiales. Encore doit-elle, pour cela, obtenir l’autorisation de son mari.

Elle meurt à 36 ans dans d’atroces souffrances profondément découragée sans avoir pu réaliser aucun de ses rêves.  Son essai sur la structure moléculaire de la matière, ses traductions d’articles ne sont pas publiés. De plus, elle n’a pas accès à la documentation qui lui est nécessaire,  les femmes n’étant pas admises dans les bibliothèques scientifiques.

Ada laisse sa trace.

Mais la mémoire de son travail ne meurt pas avec elle. « La trace d’Ada, dans l’histoire des sciences, comme un rhizome, s’est étirée sur un siècle de façon quasi souterraine, avant de percer enfin à la lumière et d’éclore » d’une manière fortuite.

Retrouvons les faits.

En 1842, après une entrevue orageuse avec le chef du gouvernement anglais Robert Peel, Babbage dont l’exécrable caractère a réussi à le brouiller avec tous ceux qui auraient été en mesure de l’aider, a renoncé à construire sa machine à différences.

Après sa mort, l’un de ses fils, Henry, construit un prototype qui ne convainc personne et qui échoue dans le grenier de Harvard. C’est là que le physicien Howard Aiken le trouve en 1937. Après plusieurs essais, il convainc IBM de fabriquer à partir de ces éléments un calculateur électro mécanique. Ce sera Mark I, 16 mètres de long, 5 tonnes, une utilisation massive de papier perforé, un gouffre, mais le rêve de Babbage est enfin réalisé.


C’est aussi le rêve d’Ada car les notes de celles-ci sont enfin lues et utilisées. Mais que faire de pareil monstre ? Il faut le programmer. C’est là que Grace Hopper entre en scène comme chef du projet Cobol, le premier langage multi-plateforme.

Quant à l’ENIAC, un des concurrents du Mark I, il est programmé par 6 mathématiciennes : Jean Jennings, Marilyn Wescoff, Ruth Lichterman, Betty Snider, Frances Bilas et Kay McNulty, avant que les femmes ne se voient évincer lorsque l’informatique, prenant son essor, devient une source de rémunérations confortables.

Au printemps 1979, Jack Cooper propose d’appeler Ada le nouveau langage standard de la défense américaine.

 

En exergue de son livre, Catherine Dufour cite Vera Rubin : « Nous avons tous besoin d’une permission pour faire de la science mais, pour des raisons profondément ancrées dans notre histoire, cette permission est bien plus souvent donnée aux hommes qu’aux femmes »

Que savons-nous de l’auteure de cette judicieuse remarque ? Une femme aigrie qui s’est montré incapable de dépasser sa condition et qui cherche des excuses à son impuissance ?  Point du tout. Il s’agit de l’une de nos contemporaines, Véra Lubin, astrophysicienne américaine découvreuse de la matière noire, décédée en 2016 après une brillante carrière.

Ces encouragements si nécessaires, Ada ne les a guère reçus, cela ne l’a pas empêchée de penser l’informatique en un temps où elle n’était pas même imaginable. Et Catherine Dufour de conclure : « Toute seule, avec sa plume d’oie, devant son écritoire râpé, Ada a réussi à marquer notre civilisation autant que Pasteur, Einstein ou Fleming. Elle a bricolé une lampe qui s’est levée comme un soleil sur la seconde moitié du XXe siècle et qui illumine le troisième millénaire, modifiant la forme et le devenir de toute activité humaine.