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LE COIN LECTURE

Walter Tevis : L'oiseau moqueur (première manche)

Publié par Claire Adélaïde Montiel, le 21 décembre 2023   900

On pourrait se demander ce qui pousse les lecteurs contemporains à lire ou à relire L’oiseau moqueur, le roman d’anticipation de Walter Tevis publié en 1980. En fait, un simple regard sur l’actualité permet de se rendre compte que ce livre a abordé, voici plus de quarante ans, des sujets qui paraissent aujourd’hui plus actuels que jamais. Les réseaux sociaux font monter la pression à grands coups de fausses nouvelles sans aucune assise scientifique, s’appuyant sur des biais cognitifs. Les robots conversationnels tels ChatGPT et consorts semblent avoir pour ambition de se substituer aux journalistes et aux créateurs. Quant aux « média synthétiques » que d’aucuns nomment deepfakes, ils véhiculent de fausses informations et manipulent l’opinion grâce à des images fabriquées de toutes pièces.


Dans ce contexte, le livre de Walter Tevis qui offre une vision un peu datée mais toujours d’actualité sous la forme d’un match en trois manches entre l’espèce humaine et sa création menaçant d’échapper à son contrôle, se situe dans la veine d’ouvrages prémonitoires tels ceux d’Aldous Huxley avec, en 1931, Le meilleur des mondes et en 1949 le roman 1984 de Georges Orwell.



Une découverte fortuite

La première manche de ce match dont l’issue demeurera jusqu’au bout incertaine se situe aux alentours de 2357, date estimée car le temps n’est plus décompté dans ce monde où les durées portent des noms de couleur, bleu pour une vie, jaune pour une période de cinq ans. Un monde où le passé n’existe pas car nul ne connaît plus l’Histoire et où le futur n’existe pas davantage.
Par le plus grand des hasards, le héros de ce roman dystopique, Paul Bentley, professeur d’arts mentaux à l’université d’Ohio, héros de ce roman dystopique, apprend la lecture grâce à de très anciennes bandes audio-visuelles destinées aux tout-petits. Si cette découverte survient de manière inopinée, ce n’est pas par hasard qu’il s’approprie ce précieux outil qu’il souhaite partager avec ses étudiants.
Dans cette société vide d’enfants, seuls existent le présent et un ensemble de règles que les êtres humains ne doivent pas transgresser sous peine d’arrestation et d’emprisonnement. Les robots, oubliant leur première mission qui est de faciliter la vie de leurs créateurs, se font en effet les agents d’un pouvoir oppresseur, gage de permanence dans cette société vide de sens .
Qui a fixé les règles à respecter ? Nul ne le sait, mais elles sont impératives. Et unanimement appliquées par une humanité élevée dès le plus jeune âge dans des internats, abêtie par l’absence de culture et l’usage intensif des calmants ainsi que par la soumission à un ordre que chacun respecte sans soupçonner que d’autres principes de vie pourraient exister.

Un monde sans passé et sans avenir

Sans projets, sans avenir, sans utilité car toutes les tâches sont assurées par des robots, les humains mènent une existence vide de relations avec les autres en fonction de la règle du respect de l’intimité, que résume la maxime : Être seul, être bien. La relation avec les autres humains est jugée coupable au nom d’un soi-disant respect de l’intimité. L’amour disparaît au profit de relations sexuelles considérées comme hygiéniques. Sexe vite fait, sexe bien fait. On leur apprend depuis la plus tendre enfance à évacuer les problèmes. Pas de question, détends-toi, et à éloigner toute angoisse grâce aux anxiolytiques distribués larga manu.
La connaissance historique n’a pas été la seule à disparaître. La lecture et l’écriture sont également perdues. Dans les universités, les jeunes humains se voient offrir d’après Paul Bentley une éducation aliénante… qui était censée libérer les esprits pour les conduire vers « l’épanouissement », la « conscience de soi », et « l’indépendance »… mais qui avait fait de moi… un drogué, un imbécile égocentrique et sans imagination. Et avant d’apprendre à lire, j’avais vécu dans un monde dépeuplé, un monde de gens abrutis par les Sopors, un monde dans lequel nous vivons tous, portés par les Règles d’Intimité, dans un monde démentiel de Recherche absolue du Soi .
Pour ceux qui n’ont pas eu la chance comme Paul Bentley de découvrir la lecture, il n’existe que deux moyens pour lutter contre le non sens de ces vies amputées. Le premier : fumer des joints ou se gaver de tranquillisants dès qu’un problème menace de se poser. Et lorsque la pression se fait trop forte, s’immoler par le feu, ce qui arrive de plus en plus souvent, dans les lieux publics, les restaurants, au milieu de l’indifférence générale.

Les dangers de la lecture.

Pour Paul Bentley donc, tout change lorsqu’il découvre la lecture. Il quitte son université de l’Ohio pour se rendre à New York et proposer au robot coordonnateur Robert Spofforth d’enseigner à ses étudiants ce nouveau savoir. Celui-ci ,qui refuse sa proposition, lui donne cependant pour mission de regarder des films muets où les dialogues sont écrits sur des cartouches, ce qui lui permettra de se perfectionner en lecture. Ces films lui révèlent un monde où certaines notions lui demeurent extérieures : la famille, les sentiments, des termes énigmatiques qui lui parlent au cœur comme cette expression tirée d’un film : Seul l’oiseau moqueur chante à l’orée du bois. Les dates sont pour lui incompréhensibles. Le chiffre 1918 qu’il découvre dans l’un de ces films signifie-t-il 1918 jours ?
Il exerce son esprit, apprend à écrire avec beaucoup de difficultés et tient un journal. Il cherche sans cesse de nouveaux livres qui lui donnent l’accès non seulement au savoir mais aussi à l’autonomie.


Ce faisant il abandonne une situation relativement confortable pour l’inconfort de la réflexion. Observer et réfléchir exige parfois un tel effort que je me demande si les Concepteurs n’en avaient pas conscience quand ils ont fait en sorte qu’il soit quasiment impossible à un citoyen ordinaire d’utiliser un enregistreur. Ou bien quand ils ont décidé qu’on nous inculquerait à tous dès le plus jeune âge, ce principe de sagesse : « Dans le doute, n’y pense plus ».
Une réflexion que confirme le robot Spofforth : la lecture est trop intime… Elle conduit les humains à s’intéresser de trop près aux sentiments et aux idées des autres. Elle ne peut que vous troubler et vous embrouiller l’esprit.
Mais ce que perçoit Paul Bentley, c’est ce que Stanislas Dehaene, spécialiste en sciences cognitives, développera beaucoup plus tard : grâce à la lecture notre cerveau habite un monde augmenté dans lequel les outils possèdent leur intelligence propre... Nous sommes beaucoup plus intelligents lorsque nous sommes entourés de livres.

Échapper à l’indifférence programmée ?

Au zoo de la ville où il va se délasser, Paul Bentley rencontre une jeune femme comme lui atypique, une rebelle échappée de son internat vivant, plus encore que lui, en rupture avec les standards de la société qui a échoué à la formater.

Il lui rend souvent visite, partage avec elle son nouveau savoir, puis les films, enfin la lecture et l’écriture. Ensemble, ils découvrent l’émotion, l’alphabet, le Dictionnaire, les sentiments depuis longtemps disparus dans cette société aseptisée. Ils s’encouragent mutuellement à mémoriser les évènements qu’ils vivent et prennent conscience, par là même, de l’absurdité de leur existence vide de sens. Ils partagent le plaisir de comprendre et de réfléchir.
Au fil de ces découvertes, Ils établissent, sans presque le vouloir, une relation de couple et découvrent l’amour comme tout le reste, par tâtonnements successifs, puis la poésie qui leur parle sans qu’ils parviennent à en décrypter le sens. Des formules les habitent. Seul l’oiseau moqueur chante à l’orée du bois. Des poèmes les émeuvent parce qu’ils expriment leur angoisse face à ce monde qu’ils ne reconnaissent plus pour le leur.


Nous sommes les hommes creux
Nous sommes les hommes empaillés
Penchés ensemble
La tête pleine de paille. Hélas !
Nos voix sèches, quand
Ensemble nous murmurons
Sont silencieuses et vaines
Comme le vent dans l’herbe sèche



Telle est l’intrigue de ce livre. Roman d’apprentissage ? Histoire d’amour ? Jusque-là, malgré une écriture maîtrisée et une intrigue bien construite, il ne présente cependant rien de bien original.
En revanche les choses se compliquent avec le troisième personnage du roman, Robert Spofforth, un robot de la classe la plus élevée, qui au fil des pages, semble beaucoup plus humain que les femmes et les hommes de ce monde en décomposition.