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Du mil, des femmes, et de la bière !

Publié par Patrimoine Université Toulouse III - Paul Sabatier, le 5 juillet 2023   710

Dans toute l’Afrique, on transforme le mil, le sorgho, l’éleusine, le teff ou le fonio en bière. Les femmes, car le brassage de la bière de mil est une affaire de femmes, brassent la bière pour toutes les occasions : consommation domestique ou rituelle, pour les fêtes de village, mais aussi pour la vente directement. Lieu emblématique de la vente de bière de mil, le cabaret prend plusieurs formes. En ville, il représente un espace d’exercice de la démocratie et il se fait symbole de cette économie exclusivement féminine.

Un homme et une femme Samo boivent de la bière ensemble (dolo), par Jan Broekhuijse, CC BY-SA 3.0

Les cabarets sont reconnus et appréciés pour leur animation et leur forte convivialité. Ce sont des lieux où l’on boit, certes, mais aussi des lieux de rencontre, de discussion, de débat, de fête. Les premiers cabarets s’ouvrent à la maison. La bière est mise à disposition dans les pots où elle a été brassée, placés dans la cour de la brasseuse du jour. Elle signale son cabaret temporaire par un drapeau. Les clients, presque exclusivement des hommes, arrivent dès le matin, avant les travaux au champ, et l’ambiance du cabaret s’instaure déjà. Il reste ouvert tant qu’il y a de la bière à vendre et tant qu’elle est bonne. Le grain employé, le savoir-faire de la brasseuse mais aussi le degré de maturation et d’altération, qui dépend de l’heure à laquelle la bière est consommée, en changent fortement le goût puisque la fermentation se poursuit après la fin de la préparation.

Les jours de marché, plusieurs brasseuses peuvent s’accorder pour ouvrir un cabaret à l’ombre de grands arbres. On y attend plus de clients que dans les cabarets domestiques. Le marché est un lieu de sociabilité et de convivialité à part entière, on vient vendre et acheter mais aussi boire au cabaret et manger de la viande grillée. Les cabarets de marché sont alors très animés, les discussions sont longues, les jeux de hasard se lancent et quelques fois des disputes éclatent, mais on atteint rarement l’ivresse. Quand le marché prend fin, le cabaret ferme et les brasseuses repartent avec leurs canaris vides et leurs recettes du jour. Le bénéfice limité qu’elles font est un complément aux revenus de la famille, souvent destiné aux besoins alimentaires immédiats.

Le cabaret en dur, celui qui reste, on le retrouve presque exclusivement en ville. A Lomé, capitale du Togo, il est un tiers lieu entre la ville et la campagne pour la population Kabiyé venue du nord du pays pour habiter en ville. La bière servie est de la bière traditionnelle et on peut y parler sa langue natale. Souvent viennent au cabaret des gens de retour d’un séjour à la campagne ou nouvellement arrivés en ville et c’est l’occasion de prendre des nouvelles du village. On y va sans savoir qui y sera, on espère une rencontre fortuite heureuse. Le cabaret devient le lieu d’apprentissage de la ville, caractérisé par l’incertitude de ses rencontres et la diversité de ses clients. On y retrouve la même ambiance typique que dans les cabarets de campagne : conviviale et animée. Il n’est pas inhabituel d’y voir des musiciens ou des baffles, mais on peut aussi y retrouver des comiques et des conteurs.

Fabricante de Tchapalo (bière de mil), boisson locale à Ferké (Côte 'Ivoire) par Kidoudeni, CC BY-SA 4.0

A Lomé comme ailleurs, c’est en ville que le cabaret prend toute sa dimension politique. C’est un lieu de rencontre et de confrontation d’hommes mais aussi de femmes d’horizons ethniques, socio-professionnels et générationnels différents. Le débat y est libre et serein car le cabaret est un lieu neutre, quasi-laïc, vu comme un espace de liberté d’expression mais pas dénué de marqueurs identitaires, comme le choix de la bière dont les variations de recettes sont ethniques. Le cabaret a représenté un « refuge naturel d’irréguliers », notamment pour les homosexuels. Il est un véritable lieu d’exercice de la démocratie qui porte une importance sociale, culturelle et politique. Accusés de gaspiller les ressources vivrières et de nuire aux bonnes mœurs, les cabarets de toutes tailles se sont pourtant maintenus face aux nombreuses tentatives d’interdiction et de régulation durant le siècle dernier.

Ainsi permis par l’urbanisation et la résistance des cabarets, le développement de la vente de bière de mil a eu lieu pendant la fin du siècle dernier. Les quantités brassées pour la vente ont fortement augmenté par rapport à la bière rituelle. Autrefois réservée aux aînés, la consommation de bière se démocratise : maintenant tous les hommes en boivent, mais aussi les femmes et les jeunes. La vente de la bière prend alors une véritable orientation marchande. Elle s’accompagne d’organisations permettant de soutenir cette économie essentiellement féminine.

On voit des entreprises ouvrir et des associations de brasseuses se former pour défendre leurs intérêts. A Ouagadougou (Burkina Faso), l’association des dolotières et revendeuses est une corporation puissante et respectée. La vente de bière de mil est règlementée les plus souvent par les productrices elles-mêmes : les nombreuses tentatives de règlementation par les instances gouvernantes ont majoritairement échoué. En 1980, le gouvernement camerounais tente de réguler les horaires d’ouverture des cabarets pour éviter que les fonctionnaires n’aillent boire pendant leurs temps de travail mais ça n’a jamais vraiment marché.

La vente de bière se professionnalise, alors le travail est divisé : potières, brasseuses et revendeuses se spécialisent (même si beaucoup vendent la bière qu’elles-mêmes brassent). Certaines femmes se spécialisent dans l’étape de la germination des grains, on recrute des jeunes femmes qui feront office de serveuses et ramèneront les hommes au cabaret. Les revenus de la brasseuse spécialisée ne sont pas négligeables et sont souvent séparés de ceux de son mari, mais ça ne concerne que peu de brasseuses. A Ouagadougou, la majorité des brasseuses professionnelles sont veuves ou femmes de retraités, seules 25% d’entre elles sont mariées.

Récipient en terre cuite dans lequel germe le mil utilisé pour brasser la bière (dolo) , par Jan Broekhuijse, CC BY-SA 3.0

Souvent plusieurs brasseuses travaillent ensemble dans le même cabaret pour faire des économies sur le matériel et les ressources. Les brasseuses sont issues d’ethnies différentes, elles brassent alors chacune leur bière traditionnelle et peuvent attirer une clientèle plus diverse. Même à l’échelle des villages, celle qui possède sa brasserie la loue à ses voisines quand elle ne l’utilise pas. Les cours des brasseuses dans les campagnes et les cabarets dans les villes sont alors de hauts lieux de sociabilité des femmes où on discute et travaille ensemble.

Découvrez en plus sur le mil et ses variantes dans l'exposition "En plein dans le mil" disponible au Jardin Botanique Henri Gaussen jusqu'au 15 octobre.
L'accès au jardin se fait normalement par l'entrée du Muséum de Toulouse (35 allées Jules Guesde, 31000 Toulouse) et est de fait soumis aux politiques tarifaires et conditions d'accès de ce dernier.


Rédaction : Marjolyne Cordier

Bibiographie

Coffi Aholou, C. (2010). Construction identitaire et urbaine autour du cabaret à Lomé (Togo). Hommes et migrations, 1283, 32-41.

Huetz de Lemps, A. (2001). Boissons et civilisations en Afrique. Presse Universitaire de Bordeaux.

Seignobos, C. (2005). Trente ans de bière de mil à Maroua. Dans Raimond. C, Garine. E & Langlois. O (dir.), Ressources vivrières et choix alimentaires dans le bassin du lac Tchad (p. 527-561). IRD éditions.