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« Ce sont les femmes qui savent »

Publié par IRD Occitanie, le 8 novembre 2023   360

Les changements climatiques imposent de nouvelles pratiques agricoles aux cultivatrices de riz en Basse-Casamance (Sénégal). Dans une démarche écoféministe et décoloniale, des scientifiques se sont intéressé.es aux stratégies qu’elles mettent en place afin de garantir sa production pour la communauté.

Ces recherches ont été menées par l’université de Genève, en collaboration avec l’UMR Archéorient, l'ENS de Lyon dans le cadre du projet Sinergia “Foodways in West Africa: an integrated approach on pots, animals and plants”, financé par le Fonds national suisse (FNS) sous la direction d’Anne Mayor (laboratoire ARCAN, université de Genève). Louis Champion, chercheur IRD anciennement à l'université de Genève est aujourd'hui à l'UMR DIADE.

"Prendre soin" demande souvent une attention et des connaissances particulières. Ces qualités, les femmes Diolas les portent pour tout un système de paysages, de cultures, d’humains et ce, malgré les obstacles qu’elles rencontrent.

Utilisation rituelle de la farine de riz (en masque) lors de funérailles à Djivente

© Ollier, 2020

La place centrale du riz

« En Basse-Casamance, le riz est un fait social total », explique Camille Ollier, doctorante en géographie environnementale et culturelle à ArchéOrient. En effet, les paysages de cette région sénégalaise sont marqués par l’omniprésence de rizières depuis des siècles. Et pour cause ! Le riz est la base des 3 repas de la journée mais aussi une base sociale, culturelle et spirituelle qui ponctue la vie collective.  Les Diolas de Casamance l’utilisent lors de cérémonies (mariages ou naissances) et lors de rituels (invocation de la pluie ou de communication avec les doekin). De la semence à la cuisine, en passant par le piquage, le battage et le stockage des gerbes de riz, les femmes sont responsables de toute la chaîne de production. Elles sont les garantes pour le groupe de ce pilier qu’est le riz. 

« Le riz chez nous est très important, il faut toujours en garder dans le grenier car, qui es-tu si tu n’as pas de riz à donner pour les rites ? » Femme du village de Edioungou.

Rizières expérimentales au stade épiaison-maturation.

© IRD - Jean-Pierre Montoroi

Bouleversements climatiques et paysagers - De l’art de s’adapter

Peu d’études ont traité des pratiques agricoles mises en place par les rizicultrices pour s’adapter aux changements climatiques. Historiquement, ces femmes cultivaient le riz sur des terroirs très diversifiés : des mangroves, des brousses, des bas-fonds, des nappes et des plateaux. Mais depuis les années 1960, la région subit une baisse généralisée des précipitations ainsi qu’une grande variabilité interannuelle provoquant l’abandon de certains terroirs, comme les mangroves. Ces changements se sont répercutés sur les pratiques des cultivatrices, mettant en lumière leur capacité à s’adapter pour faire perdurer les pratiques alimentaires et culturelles des Diolas. En s’appuyant sur leurs observations, elles adaptent leur sélection de variétés en fonction des années, des saisons et des terroirs. Chaque type de terroir, associé à des possibilités culturales différentes, donne « lieu à des assemblages variétaux micro-locaux reflétant l’expertise de ces femmes », explique Louis Champion, archéobotaniste à l’IRD. Elles jonglent ainsi avec 50 variétés et privilégient désormais celles à cycle moyen et rapide (suite au raccourcissement de l’hivernage) ainsi que les rizières d’altitude ou les variétés dites de ruissellement. Du fait des impacts climatiques, la production de riz a diminué de moitié en 20 ans mais laisse place à une diversification des cultures. Mil, choux, oignons et échalotes sont cultivés et intègrent des circuits locaux de vente assurant un revenu au ménage.

« Ah mais pour le riz, les hommes ne connaissent pas très bien les noms de semences car pour le riz ce sont les femmes qui décident ce qu’elles plantent et où le planter. Pour le riz, ce sont les femmes qui savent. » Chef du village de Djivente.

Enjeu d’échelles et écoféminisme

Le caractère localisé des changements climatiques, dont les effets ne sont parfois perceptibles que sur le terrain, rend encore plus précieux les savoirs vernaculaires des cultivatrices et leur capacité à les mobiliser pour l’avenir.  « Les cultivatrices doivent être vues comme des expertes mais aussi comme des actrices dans l’adaptation au changement », exprime Camille Ollier. Mais ces acquis semblent ignorés par les décideurs politiques. Depuis une quinzaine d’années, le gouvernement sénégalais a mis en circulation des variétés agricoles certifiées à travers le lancement de son plan GOANA. Elles sont censées être adaptées aux nouvelles conditions de sécheresse et de salinité mais elles entrent en concurrence avec les pratiques des cultivatrices. Ces dernières ont d’ailleurs exprimé une grande défiance à l’égard de ces nouveaux riz et ne souhaitent pas les utiliser pour différentes raisons : ces variétés sont payantes alors que leur système de stockage et d’échanges traditionnel est gratuit ; elles sont perçues comme inefficaces, germant mal ou pourrissant ; elles nécessitent l’usage conjugué des engrais proposés par l’État. Il s’avère que la recherche agronomique du pays ne tient pas davantage compte de l’expertise des rizicultrices. Les agents départementaux ne se rendent qu’une fois par an dans les villages, principalement pour présenter les semences gouvernementales, sans concertation avec elles. Pourtant, l’attention qu’elles portent aux dynamiques environnementales permet de soigner autant les paysages que la communauté dépendante de cette production. Pour les auteurs de l’étude, cela interroge nos manières d’intervenir de façon verticale et centralisée mais aussi les mécanismes conscients ou inconscients d’invisibilisation des femmes.

« Le riz Diola est meilleur que les autres, il ne fait pas maigrir les hommes. » Femme du village de Djivente.

De gauche à droite : transport des sacs de riz décortiqué par une machine à Edioungou - décorticage manuel à Djivente - dernier tri des grains avant cuisson à Edioungou

© Ollier, 2020

Publication : Ollier C., Champion Louis, Rasse M., Mayor A.. 2023. "Ce sont les femmes qui savent" : l'expertise agroécologique des rizicultrices à l'aune des changements environnementaux globaux en Basse-Casamance (Sénégal). Anthropology of Foodhttps://doi.org/10.4000/aof.14356

Contacts science : Louis Champion, IRD, DIADE LOUIS.CHAMPION@IRD.FR


Contact communication : Juliette Chrétien, Fabienne Doumenge, Julie Sansoulet COMMUNICATION.OCCITANIE@IRD.FR 

Source : https://www.ird.fr/ce-sont-les...