Des stratégies pour accéder au savoir : Féministes de tous les temps [Saison 2- 2/2]

Publié par Claire Adélaïde Montiel, le 3 mai 2020   170

Xl christine de pisan

Comme on a pu le voir dans les différents articles déjà édités, les stratégies mises en place par les femmes pour accéder au savoir furent très diverses, mais du Moyen âge jusqu’au début du XXe siècle, ce qui demeure constant, c’est leur revendication pour l’accès à la culture.

Le terme de féminisme n’apparaît pas avant la fin XIXe siècle, - on en attribue la paternité au philosophe français Charles Fourier-  mais au fil de l’histoire, les exemples ne manquent pas de propagandistes portant haut la bannière de l’égalité des sexes. Je m’en tiendrai pour l’essentiel aux femmes françaises mais le mouvement est de dimension internationale.           

En France, on peut citer dès le XV° siècle, Christine de Pisan, fille d’un médecin et astrologue, première femme à vivre de sa plume après son veuvage, et auteure du livre : La cité des dames. « Si c’était la coutume d’envoyer les petites filles à l’école et de leur faire apprendre méthodiquement les sciences, comme on le fait pour les garçons, elles apprendraient et comprendraient les difficultés de tous les arts et de toutes les sciences tout aussi bien qu’eux.

Au XVIe siècle Marguerite de Navarre, sœur de François Premier qui reçut la même éducation que son frère et insista sur l’identité de l’homme et de la femme en tant qu’êtres humains.

Au début du XVII° siècle, Marie le Jars de Gournay, alchimiste et femme de lettres « fille d'alliance » de Montaigne qui traduit Salluste, Ovide, Virgile, Tacite et déchaine la fureur de ses contemporains en réfutant la thèse de la soi-disant infériorité féminine.

Au XVIIIe siècle, Marie Gasparde de Grimaldi soumet à l’évêque d’Annecy un mémoire sur Le droit du sexe pour l’étude des sciences. « Il faut enseigner les sciences aux femmes, à moins que par contrariété ou par envie, craignant que nous leur devenions supérieures, les hommes ne s’y opposent. ».

Au XIXe siècle dans les cahiers de doléance, les femmes expriment leurs demandes concernant le droit à l’éducation, le besoin de sages-femmes, l’institution du divorce. « Nous demandons à être éclairées, à posséder des emplois, non pour usurper l’autorité des hommes mais pour en être plus estimées». Olympe de Gouges engage les femmes à se mobiliser contre l’injustice. Elle publie la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne où elle revendique, entre autres, le droit à l’instruction pour tous les êtes humain, femmes comprises.

 

Il faudra attendre la fin du XIX° siècle pour que les filles puissent bénéficier de l’enseignement secondaire public mais n’ayant pas la possibilité de passer les épreuves du baccalauréat, elles avaient pour unique débouché le brevet supérieur et se voyaient, de ce fait, exclues des universités, des académies et des bibliothèques scientifiques les plus prestigieuses. Quand enfin, au cours de la première partie du XXe siècle, elles accèderont aux études supérieures, elles se verront le plus souvent refuser l’entrée aux laboratoires, aux hautes études, aux chaires qui donnent accès au matériel nécessaire pour leurs recherches.  En 1901, les universités enregistrent un taux de 3% pour les femmes. Entre 1914 et 1930, le taux de féminisation de la profession médicale est de 2%.

                                                                                                                             

C'est en 1981 seulement qu'une femme est élue à l'Académie Française. Il s'agit de  Marguerite Yourcenar pour laquelle l'écrivain  Jean d’Ormesson a du se démener.  Et ce n’est qu’au début des années 1990 que des travaux de féministes ont fait émerger quelques grandes figures, parmi lesquelles d’éminentes mathématiciennes comme Sofia Kovaleskaya, la première femme à obtenir un doctorat de mathématiques puis à enseigner à l’université de Suède. En revanche, Emmy Noether, bien qu’ayant vécu trente ans plus tard, n’a rencontré que des déboires dans les milieux universitaires.

Les femmes ont dû parcourir un long chemin pour accéder à l’égalité. Celles d’entre elles qui furent créatrices ont dû, le plus souvent, bousculer les préjugés de leur temps, dépasser les obstacles culturels, idéologiques et sociaux qui constituaient des freins à leur épanouissement personnel et à leur contribution au savoir de l’humanité. Mais avant même d’en arriver là, elles ont eu tout d’abord à vaincre les obstacles psychologiques susceptibles de les démotiver et celles qui ont réussi à franchir ce cap n’ont pu s’imposer dans le monde masculin qu’en joignant à leurs qualités humaines un courage et une détermination hors pair.    

Aujourd’hui, dans les premières décennies du XXIe siècle, les choses ont bien changé comme le souligne Elisabeth Badinter : « Pour nous autres, privilégiées des pays démocratiques, la preuve est faite que nous sommes entrées dans une nouvelle ère qui reconnaît la légitimité du modèle égalitaire entre les sexes ».

Il aura fallu pour arriver à ce résultat un arsenal de lois et il n’est pas inutile de signaler que cet optimisme doit être tempéré. Tout d’abord, aujourd’hui encore, dans de nombreux pays du monde, les femmes sont toujours condamnées à vivre dans un état de soumission, et d’autre part, même dans les pays « démocratiques » rien n’est définitivement acquis. Dans ce domaine comme dans tout ce qui touche aux libertés fondamentales, la prudence reste de vigueur.  

En France, la loi de 1905, loi de séparation des églises et de l’Etat, a été un formidable moteur pour l’émancipation des femmes. La seconde moitié du XX° siècle a joué un rôle fondamental pour l’accès à l’égalité des droits. « Les résultats de cette laïcisation des sociétés démocratiques sont considérables pour les femmes : le divorce civil…, la liberté sexuelle, la maîtrise de la reproduction, l’autorité parentale partagée, l’indépendance financières des femmes, la fin programmée de la séparation des deux mondes masculin et féminin… Ce modèle de la ressemblance des sexes qui ignore la hiérarchie est le seul, à ce jour, à pouvoir réunir hommes et femmes dans une humanité, commune »[1]  

Pour autant, peut-on dire que tous les problèmes sont résolus ?

Notre société ne pratique toujours pas l’égalité. Il n’est que de lire l’article de Stéphanie Arc tiré de l’excellente enquête publiée dans le journal du CNRS[2] : « Car si par leurs luttes les femmes ont dans nos sociétés fini par acquérir une égalité de droits avec les hommes, les inégalités perdurent dans les faits. En ce sens le genre, s’avère un rapport asymétrique au profit des hommes et au détriment des femmes »

L’Inégalité salariale reste la règle. Les salaires des femmes sont encore aujourd’hui, à compétence égale, en moyenne 23 % plus bas que les salaires des hommes. Les secteurs les plus féminisés sont aussi les moins valorisés et, en conséquence, les moins bien rémunérés. Quand un secteur d’activité se féminise, il perd du prestige et, inversement, lorsqu’un secteur gagne en prestige, on voit diminuer de manière drastique le nombre des femmes qui y ont leur place.

Le secteur informatique est à cet égard significatif. Lors des débuts de l’informatique, dans les années 50, ses différents métiers étaient considérés comme féminins. Programmer n’était pas considéré comme une tâche intellectuelle mais comme la continuation du métier des calculatrices qui travaillaient, entre autres, dans les observatoires astronomiques.  

Dans ce secteur, les femmes ont pourtant été pionnières. Quelques exemples : en 1842, en marge des recherches de Charles Babbage, Ada Lovelace est considérée comme l’inventeure du premier programme informatique de l’Histoire. Le nom du langage informatique Ada a été choisi en son honneur. Près d’un siècle plus tard, en 1949, Grace Hopper, officière de marine américaine, a inventé entre autres un algorithme pour programmer les ordinateurs : le COBOL. Ces deux pionnières ne sont pas les seules femmes à avoir œuvré dans la longue chaîne de savants qui ont fait de l’informatique ce qu’elle est devenue.

Or, aujourd’hui, en France, depuis les années 1980, 15 à 20% seulement des scientifiques de l’informatique sont des femmes. Pourquoi ? Parce que, suite à une forte demande, ces métiers ont été valorisés, ce qui a eu pour conséquence de créer l’émergence d’une culture propre à l’informatique, d’augmenter la proportion d’hommes et de provoquer, du même coup, l’éviction des femmes de ces filières devenues prestigieuses.

Un mouvement qu’on retrouve partout dans les représentations scolaires qui poussent les garçons vers les métiers techniques et scientifiques et les filles vers les filières littéraires et médico-sociales. Les clichés ont la vie dure : dans les esprits demeure l’idée que les femmes ne sont pas faites pour les sciences dures.

 

 

 

[1] Elisabeth Badinter : la laicité, un enjeu pour les femmes, p.51. In Laïcité : un enjeu sur la voie de l’émancipation

[2] Le Journal du CNRS, supplément duN°142, mars 2010. Le long chemin vers l’égalité, IV