Que reste-t-il de la nature sauvage ?

Publié par Université de Montpellier UM, le 31 octobre 2018   270

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Depuis la fin du XXe siècle et la mise en évidence du lien entre crise écologique et activité humaine, la protection de la biodiversité est au cœur du débat public. Mais que désigne cette notion de biodiversité ? Un questionnement dont la philosophie s’est emparé pour nous inviter à repenser notre rapport à la nature.  

C’est dans les années 80 qu’apparaît le concept de biodiversité. Un terme venu peu à peu remplacer celui de nature dans le discours des politiques, des scientifiques et des militants. Pour Virginie Maris, philosophe au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive, ce changement de vocabulaire traduit « une modification profonde de notre rapport à l’environnement, en abolissant la frontière entre l’homme et la nature. Une frontière qui, selon la chercheuse, « a toujours fonctionné comme un pivot de la pensée occidentale  mais aussi comme un problème épineux. » En effet, comment penser la place de l’homme au sein de cette opposition ?  

« Problème épineux »

Le concept de biodiversité va complètement bousculer la frontière entre nature et culture  en intégrant l’humain au sein de la nature et en supprimant  « le besoin de référer à quelque chose qui serait autre ou extérieur à l’humain. Ce qui intéresse ici c’est la diversité du vivant. La distinction théorique entre ce qui relève des activités humaines et ce qui en est indépendant n’est plus vraiment pertinente. » 

Paradoxalement, le terme de biodiversité nous a aussi éloigné de la nature, renvoyant sa protection à un registre plus scientifique, « plus technique de gestion par des experts. Ce qui petit à petit déconnecte  les gens des nombreuses relations qu’ils entretiennent avec la nature. »  

Nature sous surveillance

Un glissement que la philosophe observe d’abord sémantiquement dans des expressions telles que « gestion du patrimoine naturel », « optimisation des services écosystémiques », autrement dit des bénéfices que l’homme retire des écosystèmes. Mais aussi dans l’émergence de dispositifs comme les banques de compensation ou les comptabilités environnementales. « Depuis 2000 on a requalifié la question de la protection de la nature en termes économiques. On passe de la responsabilité à la comptabilité. En changeant les mots on change aussi, de façon parfois imperceptible, la façon dont on se saisit de ces enjeux. » 

Ce changement est également favorisé par l’explosion des technologies numériques et le big data qui peut prendre la forme, selon la philosophe, d’une mise sous surveillance de la nature. « On peut équiper tous les grands rapaces de GPS ou de Gopro, on peut mettre des capteurs partout mais cela pose la question de ce que l’on cherche vraiment à faire. Protéger la nature ou produire une transparence totale du monde qui nous entoure, dans une sorte de délire de contrôle absolu ? »  

 L’ère de l’homme  

Et que penser du clonage d’espèces éteintes à partir de fragments d’ADN ou des programmes d’inséminations artificielles mis en place au nom de la conservation des espèces menacées ? La multiplication des innovations biotechnologiques et des dispositifs de conservation de plus en plus complexes tend à occulter la question de la limite dans l’artificialisation de la nature ? « Où met-on le curseur ? s’interroge Virginie Maris, jusqu’où doit-on aller dans cette dépendance à la technologie ? »  

Cette tendance trouve son apogée dans le discours de certains défenseurs de l’ « Anthropocène » (voir en fin d'article) pour lesquels seules la science et la technologie pourront résorber l’impact de la pression humaine sur la planète. « Dans cette ère de l’humain, que reste-t-il de la nature pensée comme nature sauvage, considérée dans son extériorité, dans son altérité, dans son autonomie vis-à-vis des finalités humaines ? Quels concepts peut-on offrir contre des projets de géo-ingénierie à échelle planétaire et contre la tendance actuelle à une appropriation totale du monde ? » 

Apprendre les limites

Ne pas confondre protection et appropriation. Envisager l’idée que si nous ne pouvons faire sans la nature, l’inverse n’est pas vrai et que, sans doute, certains espaces, certaines espèces se porteraient bien mieux sans nous. C’est en tout cas la conclusion de Virginie Maris, invitant l’homme à « s’auto-limiter. À accepter que des territoires et des espèces poursuivent leur propre dynamique, leur propre trajectoire évolutive et, parfois, où simplement nous devrions nous abstenir d’intervenir. Et si l’humain y passe, qu’il n’y passe qu’en observateur. À ses risques et périls. »  


 « Anthropocène »

Le terme a été popularisé à la fin du 20e siècle par Paul Josef Crutzen, météorologue et chimiste de l’atmosphère, prix Nobel de chimie en 1995. Cette proposition de nom pour caractériser l’époque actuelle dans la chronologie géologique désigne littéralement « l’Âge de l’homme ». Elle ferait suite à l’Holocène. Plusieurs limites inférieures sont actuellement débattues (domestication, colonisation de l’Amérique, révolution industrielle, découverte de la fission nucléaire, « grande accélération » des années 50). Elle désigne la période où l’impact des activités humaines sur la planète est devenu si fort qu’il constitue une nouvelle force géologique. Un concept encore très discuté au sein de la communauté scientifique.


Illustration : © IRD. Le massif du Kopeto en Nouvelle-Calédonie est exploité pour le nickel.