Nature en crise

Publié par Université de Montpellier UM, le 31 octobre 2018   1.1k

Il y a 25 ans, les chercheurs exprimaient la crainte que « l'humanité ne pousse les écosystèmes au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie ». Inquiétude plus que jamais d’actualité face à une crise de la biodiversité qui demeure l’une des épreuves clé de nos sociétés.

« Nous mettons en péril notre avenir ». C’est le cri d’alarme lancé par 15 000 scientifiques qui s’inquiètent de l’état de notre planète. Dans un article publié en novembre 2017 dans la revue scientifique BioScience, les chercheurs dénoncent notamment un « phénomène d'extinction de masse au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle ». Un bilan alarmant ? « Oui, notre planète traverse une crise écologique sans précédent », confirme Vincent Devictor.

Combien d’espèces disparaissent ainsi chaque jour ? « Il est impossible de répondre précisément à cette question, cependant une chose est sûre : le taux et l’amplitude de disparition actuelle des espèces est supérieur à ce qui s’est produit lors des grandes crises d’extinction passées », explique l’écologue de l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier. Au point que les chercheurs parlent actuellement de « 6e crise d’extinction ». Faut-il le rappeler, la crise précédente a vu la disparition des dinosaures…

Qu’est-ce qui appauvrit ainsi le vivant sur notre planète ? « On connaît quatre causes majeures responsables de cette perte de biodiversité », explique Vincent Devictor. La destruction de l’habitat provoquée notamment par l’urbanisation, la déforestation ou l’agriculture intensive, la surexploitation des ressources, la pollution et les espèces invasives. « Sans compter le changement climatique qui accélère ces menaces existantes », complète l’écologue. Et quand une espèce disparaît, elle ne part pas seule. « Les autres espèces qui s’en nourrissaient sont affectées à leur tour, on appelle ce phénomène une cascade d’extinction », précise Vincent Devictor.

Lanceurs d’alerte

Si la communauté scientifique et l’opinion publique s’émeuvent aujourd’hui de cette perte exponentielle de la biodiversité, cette prise de conscience n’est pas nouvelle. Dès les années 1970 on sait que la nature est profondément affectée par les activités humaines. « C’est l’époque des premières cartographies de recul de la forêt tropicale, souligne Vincent Devictor. C’est aussi un tournant profond au lendemain de la seconde guerre mondiale où l’homme prend conscience de sa capacité de détruire. L’avènement de la puissance nucléaire s’accompagne d’une remise en question de la course à la technologie ».

Cette « décennie environnementaliste » de 1970 à 1980 voit apparaître les premiers lanceurs d’alerte, bien avant l’invention du terme dans les années 1990. « Ils trouvent un écho favorable dans l’opinion publique, on assiste alors à une réflexion profonde sur les modes d’exploitation de la nature. Les premières mesures de restriction de l’exploitation des espèces voient alors le jour. Clairement on sait déjà que notre mode de développement est incompatible avec le maintien de la diversité biologique  », explique l’écologue. Pourquoi dans ce cas la situation ne semble guère plus favorable plus d’un demi-siècle plus tard ? « Les lanceurs d’alertes ont vite été confrontés à une idéologie dominante et l’avènement de ce mouvement écologique s’est accompagné d’un contre-mouvement qui nous a amenés où on en est aujourd’hui », répond Vincent Devictor.

Dictature du consensus

Quelle est la réponse alors apportée face à la crise écologique ? Dès 1987, on commence à parler de « développement durable ». « Cette notion devient un leitmotiv économique, scientifique et social consacrant un tour de force idéologique qui affectera profondément la politique de la biodiversité », explique Vincent Devictor. Pour l’écologue, la formule, qui réunit deux termes antinomiques, est vide de sens. « Son emploi a empêché toute réforme ambitieuse, il s’agit d’une logique instrumentaliste pour ne pas répondre à la crise écologique ».

Si l’état des lieux 30 ans plus tard est jugé inquiétant, il y a aussi selon le chercheur des raisons d’être enthousiaste. « Des bonnes nouvelles il y en a ! Un certain nombre de polluant comme l’ozone ont vu leur utilisation chuter drastiquement. On constate aussi que les politiques de protection mises en place ont des effets positifs, on voit revenir des espèces comme le loup, la genette, la loutre, le castor ou encore le héron cendré ». Les études menées sur les oiseaux montrent également que les communautés s’ajustent mieux au changement climatique dans les aires protégées. « Dans les milieux où l’emprise des activités humaines recule, on assiste au retour spontané de certaines formes de vie, la nature déborde de notre recherche de contrôle et de domination », constate Vincent Devictor.

Car la question de la crise écologique, c’est avant tout celle du rapport de l’homme à la nature. « Nous sommes dans l’ère de la domination de l’homme sur la planète, constate Vincent Devictor. Mais dans tout ça il y a beaucoup de gens qui passent leur temps à regarder la nature, à essayer de la protéger, de la respecter et de mieux la connaître », s’enthousiasme l’écologue qui milite pour une éthique environnementale. « Il est désormais indispensable de réfléchir aux conditions du maintien de la vie sur Terre ». 

A lire : Nature en crise de Vencent Devictor publié en 2015 au Seuil