Les tribulations de la statue [Saison 2 - 2/3]

Publié par Claire Adélaïde Montiel, le 29 mai 2020   98

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THEODORE DESPEYROUS HERITIER DE PIERRE FERMAT ?

La passion des mathématiques n’est pas le seul lien qui unit, à quelques siècles d’intervalle, le professeur d’université beaumontois Théodore Despeyrous et son grand aîné, le mathématicien Pierre Fermat. Une analyse de leur biographie permet de constater que les deux hommes eurent en commun le même attachement pour leur ville natale, la bastide royale de Beaumont de Lomagne.

 

Une tradition d’engagement

Au XVIIè siècle, les Fermat se montrèrent très actifs dans la vie de leur cité, ou plutôt devrait-on dire des cités car les différentes branches de la famille avaient fait souche à Beaumont et à Toulouse. Même si, dans ce cadre particulier, on parlera plus justement d’un schéma d’ascension sociale que de philanthropie.

A Beaumont, Dominique Fermat, riche marchand qui possédait en Lomagne un important patrimoine immobilier et s’était allié, par son second mariage, à une famille de magistrats était, lors de la naissance de son fils Pierre, second consul de la ville de Beaumont. A ce titre il participa à plusieurs reprises au cours de sa vie, à la gestion de la communauté villageaoise. Quant aux cousins toulousains, Jean et Antoine Fermat, également commerçants, ils furent tous deux capitouls, une fonction qui conférait la noblesse héréditaire.

Pierre Fermat lui-même, bien que sa charge de magistrat l’ait écarté de toute fonction élective, ne manqua jamais de donner son aide aux consuls lors de ses séjours beaumontois à chaque période de vacance parlementaire et d’intervenir en  faveur de la population lors des évènements, parfois dramatiques, qui affectèrent sa ville natale.    

 

Homme de science et de cœur

Pour sa part, professeur d'université à Dijon puis à Toulouse, Théodore Despeyrous, bien que n’ayant jamais brigué de mandat électoral, ne se montra pas insensible aux problèmes de son temps. Lors de son séjour parisien, vers 1841, il collabora épisodiquement au journal La Phalange et fréquenta les fouriéristes, ces utopistes qui se disaient philosophes du bonheur et croyaient en une société plus juste, alors  que l’industrialisation  faisait peser une lourde oppression sur ceux-là même dont la bourgeoisie exploitait le travail.

Plusieurs remarques de sa hiérarchie dans son dossier administratif montrent que cet engagement ne fut pas  toujours du goût de ses supérieurs. Une note confidentielle de 1875 notamment fait état du fait que « M. Despeyrous avait pris trop de part à la politique en 1870 » et qu’« il appartenait à l’opinion radicale »

 

Une société injuste et violente

La société du XIXè siècles est d’une incroyable violence. Dans les métiers du textile ou de la mine, la misère est à son comble. Salaires insuffisants, logements insalubres, conditions de travail épouvantables, nombreuses heures effectuées dans un bruit incessant, dans des locaux étouffants ou glacials, sans compter le travail des enfants, les accidents, les éboulements et les coups de grisou dans la mine, les membres sectionnés dans l’industrie.

De nombreux témoignages évoquent ces conditions inhumaines parmi lesquels, en 1840, le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers de Louis René Villermé, médecin français et, en 1849, la dénonciation par Victor Hugo, à l’assemblée nationale, des indignes conditions de vie de la classe ouvrière : « Figurez-vous la population maladive et étiolée, des spectres au seuil des portes, la virilité retardée, la décrépitude précoce, des adolescents qu'on prend pour des enfants, de jeunes mères qu'on prend pour de vieilles femmes…   Et au milieu de tout cela le travail sans relâche, le travail acharné, pas assez d'heures de sommeil, le travail de l'homme, le travail de la femme, le travail de l'âge mûr, le travail de la vieillesse, le travail de l'enfance, le travail de l'infirme, et souvent pas de pain, et souvent pas de feu… »

 

Agir en faveur de la culture populaire

Théodore Despeyrous ne pouvait ignorer cet état de choses. Dans ses archives on trouve, outre des travaux scientifiques, des cahiers où il a pris des notes sur le comptoir communal, l’économie politique, les saint-simoniens, et bien d’autres sujets sociaux. En revanche, décédé en août 1883, il n’a pas pu lire les romans où Emile Zola dénonçait les turpitudes de son siècle : Au Bonheur des Dames qui ne fut publié qu’après sa mort, décrivait la vie précaire des employés de commerce, exploités quinze heures par jour, jetés à la rue au moindre mot de travers et, en 1885, Germinal d’abord paru en feuilleton, dénonçait les méfaits du capitalisme charbonnier et de la violence engendrée par l’exploitation éhontée de la classe ouvrière.

 

A sa mort, la municipalité de Beaumont reçut sa bibliothèque personnelle, des revenus suffisants pour l’entretien du square Fermat qui avait été édifié autour de la fameuse statue mais aussi des moyens propres à financer la création d’une bibliothèque à l’usage de la population beaumontoise. On se rappelle qu’en 1880, grâce à Jules Ferry, l’enseignement secondaire avait été enfin ouvert aux filles et qu’en 1882 l’école était devenue obligatoire et laïque, une évolution qu’un esprit généreux et progressiste comme celui de Théodore Despeyrous appuyait par son initiative locale.

 

 

Héritier de Pierre Fermat donc, Théodore Despeyrous l’est à plus d’un titre, mais rien de tout cela n’est en mesure de nous faire oublier notre propos initial. Grâce à la générosité de cet homme de bien, à la fin du XIXè siècle, les tribulations de la statue semblaient bel et bien terminées. De sorte que, durant quelques décennies, Pierre Fermat put, par sa bienveillante présence sur la place du marché, continuer à veiller sur les destinées beaumontoises, du moins jusqu’à ce que la guerre et ses aléas en décident autrement.

Mais ceci est une autre histoire que nous conterons ultérieurement.