Isabelle Desenclos, l’ingénieure passionnée qui rêve d’espace…

Publié par Quentin Hebert, le 1 décembre 2020   560

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Article rédigé par Quentin Hebert, dans le cadre de la série « Portraits de bénévoles » 

C’est des étoiles dans les yeux qu’Isabelle revient sur sa vie et sa passion pour les technologies aérospatiales, qui l’ont amené à réaliser une incroyable carrière chez Airbus Defence and Space et à partager ses connaissances à travers la vulgarisation scientifique. Portrait.

La naissance d’une vocation

Isabelle, notre passionnée d’espace, a grandi en Normandie à Dieppe dans « la même région, et le même lycée que Thomas Pesquet », nous dit-elle en rigolant. Élevée par des parents curieux, attentifs aux avancées technologiques, elle baigne depuis toujours dans un univers scientifique.

Adolescente au moment de l’époque des Navettes Spatiales, l’aérospatial est régulièrement médiatisé, ce qui a « forgé les choses » : dès qu’il y avait des documentaires sur le spatial, elle ne les manquait pas !


Challenger est peut-être responsable de la naissance de ma vocation…

Un évènement l’a particulièrement marqué : l’accident de la navette Challenger en 1986, qui est « peut-être responsable de la naissance de la vocation ». Isabelle s’en souvient comme si c’était hier : elle revenait du collège lorsque son père lui a annoncé, puis, après le visionnage des premières images, elle fond en larmes…

C’est cet attrait pour l’aérospatial et les technologies qui pousse Isabelle à intégrer le DUT Mesure Physique de Rouen. Ce qu’elle aime, c’est voir le résultat concret de son travail, de ce qu’on peut faire avec des formules.


J’ai eu de la chance de trouver un CDI si rapidement dans ce que je cherchais.

A la suite de ce DUT, Isabelle à 19 ans, et veut travailler rapidement. Elle cherche du boulot uniquement dans le spatial et l’aéronautique et trouve rapidement un CDI en région parisienne chez Matra Espace, l’ancêtre d’Airbus Defence and Space.

Une carrière étonnante

Isabelle a donc fait toute sa carrière dans la même entreprise, malgré les changements de noms.


J’ai eu plusieurs vies dans mon entreprise.

Elle a d’abord commencé technicienne dans un laboratoire à réaliser des analyses et tests de fiabilité pour les composants des équipements des fusées Ariane V et les satellites de télécommunications, puis est réaffectée au contrôle des fournisseurs de Matra. Ce boulot, elle le trouve très intéressant et formateur.

Sa carrière prend un nouveau tournant en 1999, lorsqu’elle quitte la région parisienne pour Toulouse, où elle touche du doigt une partie du métier de ses rêves : elle devient technicienne qualité dans les équipes d’assemblage, intégration et tests des satellites. Là-bas, elle y voit les satellites ou des morceaux de satellites tous les jours !

Enfin, le début du rêve se concrétise lorsqu’elle assiste en 2004 à son 1er lancement de la fusée Ariane V en Guyane. Émue, en pleurs, elle ressent à cet instant un fort sentiment d’accomplissement. Bien sûr d’autres moments forts ont suivi, comme elle l’explique : des lancements, des moments d’équipe, de partage, pendant 13 ans maintenant.

Isabelle et la vulgarisation, une rencontre imprévue

Isabelle créé assez tôt un mini-blog sur son activité professionnelle. Pour la vulgarisation ? Oui et non : à l’époque, elle l’avait créé uniquement pour partager des photos et ses commentaires afin d’expliquer à ses proches son travail.

C’est quelques temps après, en 2013, qu’Isabelle se lance réellement dans la vulgarisation, sans l’avoir vraiment anticipé.  A cette époque, elle assiste au lancement du satellite Gaia sur lequel elle a travaillé, « l’apogée de sa carrière », comme elle l’appelle.

Énorme projet de presque 5 ans comme elle l’explique, le satellite Gaia est un concentré technologique complexe en astrométrie, qui a pour vocation de cartographier en 3D les étoiles de la Voie Lactée. C’est là qu’Isabelle réfléchi à la portée et l’intérêt de son activité de bloggeuse : décortiquer et vulgariser son travail pour ses proches, c’est bien, le faire pour favoriser une meilleure compréhension du public sur le travail des ingénieurs en aérospatial, c’est mieux !


J’ai partagé ce que je faisais et ce que je savais sans imaginer que ça prendrait… et ça a pris !

Et voilà, la machine est lancée : Isabelle raconte la campagne de lancement, alimente le contenu de photos, de précisions techniques, simplifie le fonctionnement et la mission du satellite, …. Et « ça a pris », comme elle l’explique !

Un de ses article est même relayé et traduit par l’ESA [l’Agence Spatiale Européenne, ndlr.] elle-même, ce qui lui permet de toucher une audience large et inattendue. A ce jour, Isabelle nous atteste que cet article reste celui qui a eu le plus de vue de son blog, et on comprend pourquoi.

Cette première expérience dans la vulgarisation et ce petit coup de pouce lui attire de nombreux retours de la part de son public naissant, l’encourageant à continuer : Isabelle l’affirme, c’est ça qui lui a donné le goût de la vulgarisation.

La vulgarisatrice aux deux casquettes 

A la suite de cela, Isabelle a continué son activité de vulgarisatrice amateure pour toucher le plus grand nombre, ou du moins, proposer aux curieux une source supplémentaire, fiable et différente des sources classiques du secteur comme l’ESA centrées sur les professionnels ou les anglophones. Son activité de vulgarisation s’étend sur deux scènes : son site, Rêves d’espace, et les rencontres de passionnés, les « Space Up ».

Rêve d’espace

Son blog, Rêves d’espace, se développe et se mue en site au fil du temps. Isabelle nous raconte que depuis 2013, son site a connu « des hauts et des bas ». Plusieurs contributeurs sont allés et venus, pour l’aider à maintenir une fréquence moyenne de 2 publications par semaine. Cet engagement, qui devenait de plus en plus difficile à respecter et contraignant, a été revu depuis peu. En effet, depuis le confinement, Isabelle ne s’astreint plus à faire 2 articles. La raison ? Elle n’écrivait plus par envie mais par obligation, et ça, elle le refuse. Pour elle, la vulgarisation, c’est du partage, pas de la contrainte.


Traiter tout ce qui est en train de se faire avec un intérêt technologique et qui façonne les connaissances scientifiques.

Un seul mot d’ordre fait office de ligne éditoriale : passion. Faire ce qui l’intéresse d’abord, et ne pas se forcer. Le site a 2 objectifs : parler de choses que les gens ne voient pas forcément, et développer les éléments « survolés » par les médias, notamment scientifiques.  Et ce qui lui plait, c’est que son activité de vulgarisatrice l’aide à développer sa connaissance du milieu, mais également sur les technologies en général.

SpaceUp et LastJeudi

En 2013, elle voit qu’il y a un événement de 2 jours à Paris où des passionnés se réunissent pour parler Espace. Cette rencontre, c’était une SpaceUp : un concept américain comme les « bar talk », spécialisé dans l’espace, où tout le monde vient avec sa présentation dans une ambiance détendue. Elle y va donc, et rencontre des gens avec qui elle parle la même langue, la passion avant tout. Isabelle est aux anges : « génial ! ». A la fin de cet évènement, elle se retrouve avec 2 Toulousains inconnus et au fil de la discussion, une idée émerge : « il faut organiser ça à Toulouse ! ».


Pas de spectateurs, tous participants.

C’est le début de l’aventure SpaceUp pour Isabelle : elle se lance dans l’organisation de cet événement à Toulouse en 2015 à la Cité de l’espace. Leur slogan : « pas de spectateurs, tous participants ».

Peu après, un dérivé d’un « SpaceUp en une soirée » voit le jour, à la suite d’une soirée organisée dans un bar parisien où des passionnés se sont retrouvés pour discuter à l’occasion du lancement de la Navette Falcon Heavy. L’échange y est plus libre, et ne comporte aucune obligation de présentation. Isabelle en parle à ses copains « spacegeeks » toulousains : « pourquoi ne pas faire ça aussi, le dernier jeudi de chaque mois ? ».

L’idée se met en place : elle trouve l’Eurêkafé, un café sur le point d’ouvrir « où chacun peut s'émerveiller, s'informer autour des sciences, se détendre ou encore travailler dans un cadre convivial ». La collaboration est entendue, The Last Jeudi Toulouse est né.

Le premier se déroule avec 5 participants, puis le second attire 10 personnes, puis 20, puis 30 et aujourd’hui plus encore. Au fur et à mesure que l’événement grandi, des présentations sont introduites, des quiz et d’autres formes conviviales de partage de connaissances autour des technologies spatiales. On y retrouve toute sorte de profils : professionnels, passionnées, mais curieux, et surtout pas mal d’étudiants (jeudi soir oblige).

Sa vision de la vulgarisation


 Je pense que la vulgarisation manque beaucoup aujourd’hui.

Quand on discute de la vulgarisation aujourd’hui, Isabelle nous partage son constat : la vulgarisation manque à la scène médiatique aujourd’hui, elle qui a grandi au temps de Temps X des frères Bogdanov, une des seules émission TV qui traitait des sciences et d’espace avec sérieux et originalité. 

Elle souligne l’arrivée ensuite de C’est pas sorcier, « émission fabuleuse pour parler détendu de choses sérieuses ». Néanmoins hormis ces exemples et quelques exceptions, Isabelle pense que la vulgarisation manque de visibilité.

« Heureusement il y a Youtube où l’on trouve beaucoup de choses intéressantes, mais noyées dans un paquet de choses, ce qui nécessite d’engager la démarche d’aller chercher l’information », enchaine-t-elle pour mettre en lumière un des gros problèmes d’aujourd’hui : « plein de gens ne veulent pas faire la démarche d’aller chercher mais veulent qu’on leur amène, car les curieux vont trouver, mais le grand public ne va pas être touché, sensible ».

« A l’heure actuelle, surtout avec le COVID, beaucoup de gens sont abreuvés d’informations des médias classiques. Mais pas forcément les bonnes ! Notamment la télévision qui ne laisse pas plus de place à des vulgarisateurs qu’à des soi-disant experts », continue Isabelle. Et lorsqu’elle fait un focus sur le spatial, le constat n’est pas plus brillant : « dans le spatial, c’est encore pire car les médias n’en parlent que lorsqu’il y a un accident ou lorsqu’il s’agit de Thomas Pesquet, et encore, ils ne parlent que trop peu des recherches scientifiques qu’il mène dans la Station Spatiale ».


La vulgarisation, ça développe l’esprit critique !

On comprend donc qu’Isabelle se positionne avec un certain esprit critique face aux médias traditionnels. Elle l’assume, l’affirme et le justifie : « la vulgarisation développe l’esprit critique ! ». L’occasion donc d’offrir une belle leçon de vulgarisation !

Pourvu que ça dure !

Dans la vulgarisation, Isabelle a beaucoup d’idées mais pas le temps. Elle estime ne pas être suffisamment compétente pour en faire son métier, donc elle souhaite rester dans l’amateurisme.

Ce qu’on peut lui souhaiter, donc, « c’est que ça continue ! », rie-t-elle avec nous, car « beaucoup d’initiatives spatiales émergent de partout, et amènent beaucoup de positif ! ». Ce sera donc le mot de la fin de ce portrait de l’incroyable Isabelle aux rêves d’espace : pourvu que ça dure !