Chères espèces rares

Publié par Université de Montpellier UM, le 8 avril 2021   26

Xl notou web

© Jean-Marc Meriot

Comment détermine-t-on qu’une espèce est rare ? Une nouvelle étude alerte sur la nécessité de considérer la rareté fonctionnelle des espèces afin de prendre en compte leur rôle écologique. Une invitation à réorienter la biologie de la conservation vers une approche écosystémique. Explications.

Il mesure plus de 50 centimètres et peut atteindre un poids d’un kilo, ce qui fait de lui le plus gros pigeon arboricole au monde et lui a valu son patronyme : le carpophage géant, Ducula goliath pour les intimes. Ce pigeon hors normes dissimule ses yeux rouges et son plumage ardoise et fauve dans la forêt primaire humide de Nouvelle-Calédonie, où tout le monde le connaît sous son nom d’usage, le notou. Et le notou est dotée d’une caractéristique unique : il possède un bec muni d’une mandibule inférieure capable de se déformer, ce qui lui permet de gober des fruits de plus de 5 centimètres de diamètre.

Son menu préféré ? Les fruits de pandanus, un petit arbre endémique de la Nouvelle-Calédonie (cf photo). Seul oiseau capable de les ingurgiter, il contribue ainsi efficacement à la dispersion des graines de pandanus, ainsi que de plusieurs autres arbres dotés de très gros fruits. Mais le notou est aujourd’hui menacé : chassé, victime de la destruction de son habitat, de sa faible reproduction – avec un seul œuf pondu chaque année – sa population régresse. Alors qu’adviendrait-il du pandanus et de tout cet écosystème tropical si le carpophage géant venait à s’éteindre ?

Rareté fonctionnelle

Avec cette question, c’est un horizon nouveau qui s’ouvre pour la biologie de la conservation, celui de la rareté fonctionnelle des espèces. Car le notou joue un rôle écologique unique dans son environnement, ce qui le rend irremplaçable. « C’est une espèce écologiquement rare, car elle est essentielle au bon fonctionnement de son écosystème », expliquent Nicolas Loiseau* et Nicolas Mouquet, co-auteurs d’une étude sur la rareté écologique des espèces, financée au Cesab par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité et EDF.

Jusqu’à présent, une espèce est considérée comme rare quand sa population se limite à un petit nombre d’individus ou quand elle vit dans une aire géographique très restreinte. Des caractéristiques que les chercheurs invitent à élargir : « le rôle que jouent ces espèces dans leur écosystème, la manière dont elles contribuent à son fonctionnement, doivent aussi être pris en compte », souligne Nicolas Mouquet, directeur scientifique du Centre de synthèse et d’analyse sur la biodiversité (Cesab).

Avec leurs collègues du CNRS et de l’Université Grenoble Alpes, les scientifiques ont analysé des bases de données regroupant près de 15 000 mammifères terrestres et oiseaux afin de cartographier les espèces écologiquement rares à travers le monde. Un travail de fourmi qui a permis d’identifier, aux côtés du notou, le kakapo de Nouvelle-Zélande, seul perroquet au monde à ne pas voler et qui active ainsi la décomposition des sols qu’il foule pendant près d’un siècle, son espérance de vie hors norme. Ou encore le macaque noir de l’île de Sulawesi en Indonésie, qui se nourrit de 145 variétés de fruit et disperse les graines d’autant d’espèces d’arbres. Et bien d’autres oiseaux, rongeurs, lémuriens, chauves-souris… « Une rareté écologique qui se concentre dans les tropiques et dans l’hémisphère sud, et tout particulièrement dans les îles », constatent les écologues.

Double peine

Comment procèdent-ils pour identifier ces espèces écologiquement rares ? « Nous observons les traits fonctionnels d’une espèce en décryptant son mode de vie : vit-elle au niveau du sol ou dans la canopée ? Est-elle diurne ou nocturne ? Quel est son régime alimentaire ? répond Nicolas Loiseau. On considère que plus une espèce possède une combinaison de traits originale, plus elle est importante pour l’écosystème », complète le chercheur. Et si cette espèce disparaît ? « Alors cette association de traits fonctionnels ne sera pas réalisée par une autre espèce, et l’écosystème a plus de risque d’être perturbé que lors de la disparition d’une espèce redondante sur le plan fonctionnel. » Redondante ? « C’est ainsi que l’on qualifie une espèce lorsque ses fonctions peuvent être remplies par d’autres, c’est une « assurance » en cas de disparition », précise Nicolas Mouquet. Perdre une espèce écologiquement rare, c’est donc perdre l’espèce elle-même, mais aussi sa fonction dans l’écosystème : une perte irrémédiable, véritable « double peine » d’après les chercheurs.

Autant d’épées de Damoclès suspendues au dessus de ces écosystèmes dans un contexte où les espèces écologiquement rares apparaissent comme particulièrement menacées, notamment par le réchauffement climatique et les activités humaines. « Nous avons réalisé des modélisations de la distribution de ces espèces à l’horizon 2050-2080 sur la base des scénarios de changement climatique du GIEC, explique Nicolas Loiseau, et nos résultats montrent que l’impact négatif sera plus important pour ces espèces, avec des pertes d’aires de distribution de plus de 50 % dans le cas de certains oiseaux. » Plus menacées… et moins bien protégées. « Les espèces écologiquement rares sont, de manière générale, moins protégées que d’autres », déplorent les chercheurs.

Changement de paradigme

Un constat alarmant qui incite à tenir compte de la rareté écologique et de l’idée de fonctionnement des écosystèmes dans les programmes de conservation. Car si certains des animaux identifiés dans cette étude sont déjà considérés comme menacés d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), ce n’est pas le cas de toutes les espèces écologiquement rares. « Ce « profilage » des espèces écologiquement rares met en évidence que leur préservation, même dans les zones actuellement protégées, n’est pas suffisante, regrette Nicolas Mouquet. La conservation des espèces est trop souvent basée sur leur identité et leur statut démographique. Pourtant, la prise en compte de l’originalité de leurs rôles écologiques est essentielle et devrait aussi guider les actions de conservation. » Un appel à un vrai changement de paradigme des politiques de conservation à mettre en œuvre. « Nous espérons que ces nouvelles données amènent de nouveaux outils d’aide à la décision. Car mieux comprendre permettra de mieux préserver. »

*Marbec (UM – CNRS – IRD – Ifremer) Global distribution and conservation status of ecologically rare mammal and bird species. Nicolas Loiseau, Nicolas Mouquet, Nicolas Casajus, Matthias Grenié, Maya Gueguen, Brian Maitner, David Mouillot, Annette Ostling, Julien Renaud, Caroline Tucker, Laure Velez, Wilfried Thuiller, Cyrille Violle. Nature communications, October 8, 2020.