Numérique et information, le monde mis à plat ?

Publié par Quai des Savoirs, le 25 décembre 2020   490

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Brexit : le Royaume-Uni quitte Bruxelles le 31 décembre. Noël : douze idées de cadeaux pour les amoureux de cuisine. Actualité internationale, élections, sport, fait divers… Les informations se suivent et s’enchaînent sans logique apparente sur son journal, à la télé, sur internet. Un aplanissement du monde et de sa représentation, aujourd’hui exacerbé par les dynamiques liées à l’interface numérique.


Si une personne veut suivre l’actualité, elle ira “voir les informations”, selon l’expression du sens commun. Un terme volontairement large, qui cache en réalité une diversité de contenus et de thématiques traitées par les multiples canaux journalistiques, tous d’importances et de qualités différentes. Le journal de 20h pourra un soir parler de l’actualité politique, et enchaîner “sans transition” vers un sujet sportif. Le seul facteur de différenciation est alors l’ordre de traitement des différents sujets, leur degré d’importance étant défini par la ligne éditoriale de la chaîne.

Quel que soit le support, ce sont des informations très différentes qui sont mises sur le même plan. Le lecteur du journal verra, sur la même page, dans la même police d’écriture, des faits divers à côté d’actualités internationales. Devant le journal télévisé, c’est la même personne qui présente l’information, avec la même voix, le même déroulé. Que ce soit à travers l’écran ou le papier, le monde est mis à plat. 

L'œuvre de Romain Tardy, The Great Indecision Council (TGIC), rend tangible et permet d'expérimenter physiquement cet aspect de l’information aujourd’hui. En tant qu’artiste numérique, il interroge la manière dont notre perception du monde et nos rapports sociaux se sont transformés avec le numérique. Il propose un autoportrait involontaire de la société actuelle. A travers les mots les plus fréquemment entrés dans Google Search et Google News, il transforme l’information en temps réel dans la sphère publique en signaux visuels et sonores, comme des pulsations du monde, soudain visibles et audibles par les visiteurs. Forme d’écriture automatique contemporaine, il en résulte une succession de mots tantôt poétiques, tantôt surréalistes et toujours en prise directe avec notre monde actuel.

The Great Indecision Council
The Great Indecision Council au Quai des Savoirs | Crédits : Jean-Jacques Ader

Ainsi, le public qui prend place au sein de l'œuvre pourra entendre les recherches Google les plus populaires à un instant donné. Tel un témoignage de la curiosité de la société actuelle, selon la journée à laquelle est venu le visiteur, les thématiques varient. Par exemple, le week-end, on remarque des recherches à connotations plus légères, beaucoup sur le sport. Mais la proposition de l’installation est double : elle énumère aussi les sujets les plus recherchés sur Google News qui se suivent les uns après les autres, sans logique apparente : “La belgique condamnée pour l’expulsion irrégulière d’un demandeur d’asile Soudanais”, “Cyclisme : l'étape périgourdine du Tour du Limousin partira d'Agonac”, “L’ancien premier ministre Laurent Fabius cambriolé”... L’actualité très grave côtoie ainsi les faits divers les plus anodins ; neutralité accentuée par la voix monocorde et sans rythme qui les énonce :


Le numérique exacerbe en effet l’aplanissement de l’information. Le développement des technologies digitales et d’internet est à l’origine d’importantes mutations du champ journalistique et de la profession-même de journaliste. Cela se caractérise notamment par une multiplication des sources d’informations, moins sujettes à la censure possible, qui sortent des médias traditionnels. D’après Inna Lyubareva et Fabrice Rochelandet, chercheurs en sciences de l’information et de la communication, “Il devient ainsi quasiment impossible pour les médias dominants de contrôler les sources d’information et les moyens d’accès aux actualités. Les individus, lecteurs ou producteurs d’informations, peuvent ainsi contourner les canaux traditionnels de l’information.”

L’internaute qui suit l’actualité sur internet le fera en bonne partie sur ses réseaux sociaux ; en résulte alors un “feed” complètement éclectique, où les informations s'enchaînent sans logique apparente, de qualités et d’importances très inégales, toutes présentées au même plan sous le même format visuel dans son fil.

Ce phénomène est d’autant plus impactant qu’il a été démontré que les réseaux sociaux renforcent les opinions et idées déjà existantes de l’internaute. Eli Pariser a en effet mis en évidence les bulles de filtre (filter bubbles) en 2011 : “l’usage des plateformes tendrait à conformer les individus dans leurs opinions – en les exposant à des informations en adéquation à leurs profils – sans finalement leur proposer de points de vue alternatifs susceptibles de faire évoluer leurs opinions et créer des débats.”

Une théorie reprise dans le film La Nouvelle Fabrique de l’Opinion, de Thomas Huchon, qui a mené avec ses étudiants une expérience sur le rôle de Facebook dans la formation de l’opinion politique. Les résultats de l’enquête constituent une démonstration supplémentaire de l’existence de ces bulles de filtre. Une réalité qui peut poser question, d’autant plus que les informations qui s'enchaînent dans le fil de l’utilisateur sont de qualités variables. Sans la prise de recul adéquate, le monde apparaît à l’internaute de façon uniforme ; un monde lissé, aplani à travers l’interface numérique.

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