Bernard Favre, prophète scientifique : Le pari réussi de celui qui souhaitait combler le « déficit d’attirance » et valoriser la culture scientifique

Publié par Inès Salah, le 26 décembre 2021   370

L’histoire de Bernard Favre est celle d’un homme pragmatique, ancré dans son époque, avec une vision moderne de la transmission du savoir.

Diplômé de Sciences Politiques et de Sciences Économiques, il débute sa carrière professionnelle en animant des séminaires de formations pour des créateurs d’entreprises, puis pour des cadres dirigeants, en particulier dans le secteur de l’industrie.

Cette période charnière va constituer le prélude d’une grande aventure. En effet, c’est grâce à cette riche expérience et fort des conséquences qu’il a pu en retirer, que va germer chez Bernard Favre l’idée de proposer une autre approche de la formation des entrepreneurs de demain et, plus globalement, de modifier le prisme de la perception de la culture scientifique et de son accès.

« J’ai eu l’idée de créer une école de management telle qu’on la rêvait »

Bernard Favre est parti d’un constat personnel : l’université n’apporte pas toujours pleine satisfaction aux étudiants car elle ne bénéficie pas d’une ouverture suffisante sur le monde de l’entreprise. Pour cet homme de terrain, les méthodes pédagogiques sont remises en cause en raison de leur manque de dynamisme. Sourire aux lèvres, il confesse se rappeler combien lui et ses amis rêvaient pourtant d’une approche pratique et active de l’apprentissage des connaissances.

Tourné vers l’action et résolument convaincu que l’union fait la force, pour que ce constat ne reste pas lettre morte, il fait partie de l’équipe qui crée, en 1975, une nouvelle institution privée d’enseignement supérieur : l’Institut national supérieur des hautes études économiques et commerciales, plus notoirement connue aujourd’hui sous l’acronyme INSEEC U. L’école a vocation à délivrer une formation pluridisciplinaire en Management, Sciences de l'Ingénieur, Communication & Digital et Sciences politiques.

Le succès sera sans appel. Désormais implantée à Paris, Lyon, Bordeaux et Chambéry-Savoie, l’INSEEC U. forme chaque année 25 000 étudiants et 5 000 cadres, en présentiel et à distance, du Bachelor au DBA, au sein de ses établissements et universités partenaires en France et à l’étranger.

« Trouver des manières de vulgariser qui ne soient pas qu’à travers le discours mais à travers une expérience à vivre »

Toutefois, pour cet éternel entreprenant, cette soif de transmission ne va pas s’arrêter là.

La tête dans les étoiles mais en gardant fermement les pieds sur terre, il se lance dans la création d’un centre dédié à l’aventure spatiale au profit des enfants. C’est ainsi que Spacecamp voit le jour, en collaboration avec l’un des premiers spationautes français, Patrick Baudry.

A nouveau, l’idée clef au centre du projet est celle d’un apprentissage actif, plaçant le public au cœur de l’expérience à vivre plutôt qu’en position attentiste de celui qui écoute un discours.

Il aime toutefois rappeler combien ces projets ont réussi grâce à une cohésion d’équipe. C’est ainsi dans ce même état d’esprit qu’il va créer Cap Sciences à Bordeaux en 1995 avec ses fidèles complices Jean Alain Pigearias et Bernard Alaux. Bernard Favre conçoit alors le lieu comme une sorte de marché, au sein duquel on trouverait toute sorte de sujets scientifiques à tous les étalages. L’endroit n’a ainsi pas vocation à rivaliser avec l’architecture sophistiquée d’un musée mais plutôt de mettre en scène une expérience, celle du public qui s’approprierait les découvertes qu’il est susceptible de vivre au détour de chaque stand.

L’engouement pour cette nouvelle approche de la culture scientifique va le conduire à participer ensuite à la conception du Quai des Savoirs à Toulouse, ainsi qu’à l’émergence de d’autres lieux dédiés à la promotion de la culture scientifique et industrielle.

Le partage de la culture scientifique : plus qu’une envie, une philosophie

Lorsqu’il est interrogé sur la motivation de sa démarche et sur ce qui l’anime en son for intérieur, Bernard Favre explique que son action n’a pas vocation à se substituer à celle de l’enseignement traditionnel. Son souhait est de proposer quelque chose de différent : une transmission via une pédagogie participative et interactive, fondée sur la conviction que la curiosité est l’essence de tout, quelles que soient les époques et les civilisations. Cette curiosité apporte selon lui respect, tolérance, ouverture d’esprit et esprit critique. Au fond, pour Bernard Favre, elle revêt un enjeu philosophique.

Il explique toutefois ne pas adhérer au concept de « vulgarisation scientifique » dans la mesure où l’idée lui apparait trop réductrice car essentiellement tournée vers la simplification des choses pour en faciliter l’accès. C’est donc un phénomène très univalent et parfois porteur de condescendance. La notion de la « culture scientifique » lui parle davantage car elle évoque pour lui des émotions qu’il faut accueillir avec bienveillance et une adhésion pleine et entière de l’être humain au désir de connaissance, tant sur un plan physique, mental, intellectuel, qu’au travers le ressenti et les sentiments. Elle crée ainsi ce qu’il appelle des « connivences de curiosité » et élève le public.

Il ne renie pas pour autant la vulgarisation mais précise qu’elle vient plutôt en complément d’autres actions. Ainsi, les instants de vulgarisation sont « une sous partie d’une expérience beaucoup plus grande », qui est l’expérience culturelle, que l’on aborde avec les sens.

Pour fédérer autour de cette expérience culturelle, son ambition est de « casser le plafond de verre » qui subsiste actuellement et a pour conséquence que seulement un tiers de la population adopte une démarche volontariste en choisissant d’occuper son temps libre de loisir à se rendre dans des lieux de culture. Selon lui, le tout est de bien sélectionner les sujets qui vont susciter un engouement et favoriser la richesse des interactions car c’est la clef d’une programmation réussie. Ainsi, il se souvient que la thématique du sommeil avait connu un franc succès et qu’elle constituait un angle d’approche intéressant pour aborder ensuite d’autres sujets. La variété des choix proposés est également un élément déterminant pour attirer le plus grand nombre.

Une transmission axée sur l’humain

Pour transmettre avec succès, notamment aux jeunes, Bernard Favre nous décline trois axes essentiels de son approche.

La transmission passe d’abord par l’immersion : « faire rentrer le public dans un monde ».

Il compare son travail à celui d’un romancier ou d’un réalisateur de film qui capte le regard du public et le propulse ensuite dans un univers. Si cette approche peut sembler aller de soi aujourd’hui, Bernard Favre rappelle qu’elle ne l’a pas toujours été, relatant s’être souvent heurté à des chercheurs hostiles à l’introduction de décors artistiques et de l’émotion dans l’apprentissage de la connaissance, au motif que celle-ci devait se cantonner à un environnement purement rationnel.

Elle passe ensuite par la relation humaine : « le médiateur comme facilitateur ».

Bernard Favre va inventer le métier de « médiateur », qu’il conçoit comme le rouage essentiel dans le processus de transmission car il permet au public de ne plus être seul face au sujet ou à l’objet qu’il cherche à connaitre. Ce médiateur va s’adapter à la réaction du public, qui est son premier support de travail, et va réagir en conséquence pour créer une émulation. Bernard Favre nous relate d’ailleurs que leur rôle a évolué pour prendre en compte les besoins des familles. Les médiateurs font ainsi la part belle aux parents dans leur mise en scène, en les sollicitant, pour que ces derniers puissent satisfaire leur envie de jouer un rôle dans l’apprentissage culturel de leur enfant.

Enfin, la transmission passe par le jeu ludique : « un fantastique porteur de l’intérêt »

Pour Bernard Favre le jeu permet de susciter l’attention, de venir attraction. C’est la raison pour laquelle il explique avoir fait appel à des fabricants de manèges lorsqu’il a créé Spacecamp. Il alerte cependant sur la nécessité de trouver un lieu propice pour ce faire. Ainsi, cet adepte de la transmission insiste sur l’importance de concevoir des lieux de cultures dédiés aux familles car elles sont les premiers vecteurs de partage. Ainsi en est-il des parents qui veulent partager la curiosité culturelle de leurs enfants.

Bernard Favre nous confie qu’il existe un quatrième outil de la culture scientifique qui s’est développé ces dernières années et auquel il est attaché : les fablabs. Il explique avoir créé des « fablabs d’ouverture aux sciences », caractérisés par leur posture différente. L’homme n’y est pas placé d’emblée devant une machine. Une réflexion sur l’objet et ses fonctionnalités viennent en effet avant de le concevoir mais c’est surtout en aval que le travail est différent. Bernard Favre explique ainsi que ce dernier n’est terminé que lorsque les leçons ont été tirées de l’expérience qui a été menée et que l’objet a été testé auprès de l’utilisateur.

« Je crois que l’on peut encore inventer des tas de forme de la culture si on se dit que notre métier est un métier d’éditeur »

Actuellement à la retraite, Bernard Favre n’en demeure pas moins toujours actif. Bénévole au sein de deux associations, il est également engagé au sein de Fermat-Science et participe au festival Philosophia.

Plus encore, ce visionnaire voit toujours plus loin : il reste une révolution à faire – nous explique-t-il – celle des réseaux sociaux et d’internet de manière générale, là où la culture scientifique se doit aussi d’être présente. Sur internet, il y encore matière à inventer des outils de production de cette culture selon lui.

S’il assure qu’il est désormais « trop vieux pour faire ça », il se voit toujours prendre part aux réflexions et apporter des idées tant que « ses neurones le lui permettent ». Il conclut ainsi : « on est dans des métiers où l’on ne peut pas de débarrasser de ce qui a vous a passionné. Il est important pour moi de continuer à œuvrer tant que je le peux ».

Nul n’est prophète en son pays dit le proverbe. Il vient pourtant d’être démenti car la pierre que Bernard Favre a apportée à l’édifice de la culture scientifique française est unanimement reconnue et saluée. Pour cet homme qui avoue n’avoir « jamais fait quelque chose qui ne passe par la rencontre humaine », on ne peut que rester marqué, en retour, par cette rencontre étonnante d’un homme dont le souffle de toujours faire mieux est contagieux.

© Photo :  Caux Seine agglo