Antidouleurs et grossesse : des liaisons dangereuses

Publié par Université de Montpellier UM, le 14 mars 2019   170

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Une étude de l’Institut de génétique humaine (IGH) révèle que la prise de paracétamol et d’anti-inflammatoires non stéroïdiens pendant la grossesse affecte la fertilité des enfants à naître. Des résultats alarmants qui invitent à limiter l’usage de ces médicaments chez la femme enceinte.

Pour soulager la douleur, de nombreuses femmes enceintes continuent de prendre du paracétamol associé à un anti-inflammatoire non stéroïdien comme l’ibuprofène au cours de leur grossesse. « On estime que 4 % des femmes ont recours à cette combinaison de molécules », explique Brigitte Boizet-Bonhoure. Un cocktail vendu sans ordonnance et souvent considéré comme inoffensif mais qui devrait pourtant être prohibé chez la femme enceinte comme l’attestent les travaux de la biologiste de l’IGH.

« De nombreuses études ont déjà montré que l’exposition à ces molécules en début de gestation augmente le risque de malformations génitales comme la cryptorchidie ou l’hypospade chez les garçons nouveaux-nés, mais on ne connaissait pas les conséquences sur le développement des organes reproducteurs et la fertilité de la descendance », explique Brigitte Boizet-Bonhoure.

Le début de grossesse : une période critique

Pour combler ce manque de connaissances, les chercheurs ont administré du paracétamol et de l’ibuprofène à des souris en début de gestation. « Si on fait le parallèle avec l’espèce humaine, c’est l’équivalent d’une femme enceinte qui prendrait ces deux médicaments aux doses habituellement autorisées entre la quatrième et la sixième semaine de grossesse, sachant que le paracétamol est autorisé pendant toute la grossesse et que l’ibuprofène n’est contre-indiqué qu’à partir du sixième mois », précise Brigitte Boizet-Bonhoure.

Ce tout début de gestation est pourtant une phase particulièrement sensible : c’est à ce moment-là de l’embryogénèse précoce que le système reproducteur se met en place avec la formation des ovaires ou des testicules embryonnaires. « Cette période embryonnaire conditionne toute la vie sexuelle future, s’il y a des perturbations de ces processus il peut y avoir des problèmes de fertilité chez la descendance. »

Et c’est justement ce qu’ont constaté les chercheurs. « Lorsque nous analysons les souris adultes qui avaient été exposées in utero, nous montrons que les mâles produisent moins de spermatozoïdes. » Plus préoccupant encore : lorsque les animaux exposés se reproduisent entre eux, leur descendance présente des spermatozoïdes moins mobiles, ce qui conduit à une baisse de la fertilité des souris mâles dès l’âge de 6 mois, ce qui correspond à une quarantaine d’années chez l’homme.

Réviser les recommandations médicamenteuses

Y’a-t-il également des conséquences chez les souris femelles ? « Nous sommes en train d’étudier ces données, mais d’ores et déjà nous constatons que la fertilité des femelles exposées in utero est également affectée, elles présentent notamment un risque de ménopause précoce », précise Brigitte Boizet-Bonhoure.

Peut-on extrapoler à l’homme ces résultats obtenus chez la souris ? « Même si on ne peut pas les transposer à 100 %, il existe actuellement suffisamment de données qui montrent que ces traitements ont un impact sur la fertilité pour demander une révision des recommandations médicamenteuses », alerte Brigitte Boizet-Bon-houre, qui a fait part de son inquiétude à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

Des résultats d’autant plus préoccupants qu’ils montrent que la prise de paracétamol et d’ibuprofène affecte non seulement les rongeurs exposés in utero mais également leur descendance qui elle n’a pas été exposée à ces médicaments pendant la gestation. « Cela suggère que l’exposition à ces molécules induit des effets intergénérationnels qui pourraient affecter le génome et la régulation des gènes des cellules germinales comme le font les perturbateurs endocriniens et avoir des conséquences sur plusieurs générations ! », s’inquiète la biologiste. Dans un contexte où la fertilité humaine ne cesse de diminuer (lire plus bas), c’est un facteur de plus à prendre en compte pour préserver la santé reproductrice.« Il faut avertir les femmes enceintes que prendre du paracétamol et de l’ibuprofène, même au tout début de la grossesse, ce n’est pas un geste anodin. »


La fertilité en chute libre

1 sur 6. C’est la proportion de couples qui ne parviennent pas à faire un enfant sans aide médicale. Un chiffre inquiétant, « et qui ne cesse d’augmenter », alerte le professeur Samir Hamamah, chef du département de biologie de la reproduction au CHU de Montpellier. Pour le spécialiste, cette baisse de la fertilité est en partie imputable aux produits chimiques auxquels nous sommes confrontés chaque jour depuis notre naissance… et même bien avant. « Le fœtus est déjà exposé à ces produits dans le ventre de sa mère, ce qui peut altérer la fertilité de l’enfant à venir. » Perturbateurs endocriniens et environnementaux, pesticides, composés organiques volatiles… au total ce sont plus de cent molécules toxiques pour la santé reproductrice que nous manipulons tous les jours souvent sans le savoir. « Si vous mettez du rouge à lèvre, vous vous enduisez d’éther de glycol ; quand vous réchauffez un plat surgelé au micro-ondes, vous ingérez des phtalates », autant de substances dangereuses qui se cachent jusque dans les produits les plus anodins de notre quotidien.