Accueillir des Jeux suffit-il pour qu’une nation soit plus sportive ?

Publié par Université de Montpellier UM, le 28 novembre 2019   45

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Simon Gérard, Coventry University; Andrew Jones, Coventry University; Ian Stuart Brittain, Coventry University et Sylvain Ferez, Université de Montpellier

Paris a tout juste dévoilé ce lundi 21 octobre le logo des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 mettant à l’honneur le visage d’une femme et qui symboliserait des jeux « plus ouverts, plus participatifs, plus inclusifs » d’après le Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (Cojop) de Paris 2024.

Logo des Jeux de Paris 2024. Paris 2024

Derrière cette ambition se niche aussi l’espoir de voir augmenter la participation sportive, notamment de celle des plus jeunes et des groupes sous-représentés. Cet argument sert souvent à justifier l’organisation de grands évènements sportifs. Lorsque Londres avait accueilli les Jeux olympiques et paralympiques en 2012, le gouvernement souhaitait ainsi « inspirer une génération ».

Mais est-ce si simple ? Accueillir des Jeux entraîne-t-il automatiquement un accroissement de la participation sportive au sein de la nation hôte ? Ces dernières années, plusieurs études ont démontré que l’objectif fixé par le gouvernement britannique n’avait pas été atteint.

La participation sportive n’a augmenté ni de manière significative ni de manière pérenne dans le pays depuis 2012.

Comment expliquer ce constat ? Pour y parvenir, nous nous sommes intéressés à l’effet de la politique d’austérité budgétaire mise en place par le gouvernement britannique à la fin des années 2000. Dans quelle mesure cette dernière a-t-elle influencé l’héritage des Jeux de Londres 2012 en termes de participation sportive, notamment au regard de son impact sur les clubs sportifs amateurs anglais ?

L’influence des mesures d’austérité sur le mouvement sportif anglais

L’impact des mesures d’austérité sur la participation sportive au Royaume-Uni a récemment fait l’objet de plusieurs études académiques et journalistiques. Des chercheurs ont montré que les inégalités structurelles croissantes générées par ces mesures ont eu un effet négatif sur la participation sportive, touchant plus sévèrement les personnes en situation de pauvreté ; le phénomène étant aggravé par des facteurs de genre, de handicap, d’âge ou d’ethnicité.

À titre d’exemple, les jeunes venant de familles à bas revenus (moins de 16 000 livres sterling par an, soit 18 600 euros) ont deux fois moins de chance d’être membre d’un club, de faire de la compétition ou d’être coach. Leurs possibilités de faire du volontariat est 25 % plus faible.

Une autre étude a révélé que les programmes dédiés à renforcer la participation sportive étaient fragilisés, alors que ceux visant à élargir cette participation dans différents groupes sous-représentés (comme les femmes, les jeunes, les personnes ayant un handicap) étaient sur le point de disparaître.

Une dernière recherche note un transfert de l’offre sportive du secteur public et volontaire vers le secteur privé et commercial.

S’inspirant de ces travaux, notre étude tente de comprendre les mécanismes par lesquels les politiques d’austérité ont pesé sur les clubs sportifs amateurs, affectant ainsi la réalisation des objectifs d’élévation de la participation sportive attendus de l’organisation des Jeux de Londres 2012. Pour ce faire, une série d’interviews a été conduite auprès de dirigeants de clubs sportifs amateurs dans le centre de l’Angleterre. Nous avons également étudié l’évolution des principales politiques et stratégies sportives menées par les gouvernements successifs au Royaume-Uni.

Un environnement socio-économique changeant

En 2003, lorsque le gouvernement britannique décide de supporter la candidature de Londres pour l’organisation des Jeux de 2012, le Royaume-Uni connaît une longue période de stabilité économique. De plus, le gouvernement travailliste au pouvoir investit alors massivement dans le secteur public, notamment dans différents programmes pour promouvoir la participation sportive. La crise financière de 2007-2008 change la donne. Elle entraîne une augmentation significative du déficit public, qui atteint 156 milliards (£) (181 365 euros) en 2009.

L’année suivante, l’élection d’une coalition formée par les Conservateurs et les Socio-Démocrates marque un tournant non seulement idéologique concernant le rôle de l’État, mais aussi politique, avec une série de mesures d’austérité budgétaire et de réduction des investissements publiques.

Le budget des gouvernements locaux est massivement réduit, impliquant une réduction de l’offre sportive offerte ou soutenue par les services publics. La Local Government Association estime que les gouvernements locaux ont dépensé 1 milliard (£) soit 1,1 M d’euros, dans le domaine du sport en 2014, contre 1,4 milliard (1,6 M euros) en 2009-2010. Une autre étude rapporte que le nombre d’infrastructures sportives (piscines, pistes d’athlétisme, cours de tennis, etc.) a chuté de 80 942 en 2012 à 78 270 en 2016, phénomène associé à des pertes d’emplois et une baisse des heures d’ouverture ou des offres sportives proposées. Ces restrictions budgétaires ont eu des répercussions pour les clubs sportifs amateurs, comme l’indique un des dirigeants interviewés :

 Je sais de par mon expérience que les choses sont plutôt difficiles pour les autorités locales en ce moment, et cela complique les choses pour nous aussi car nous dépendons d’eux pour accéder à la piscine [communale]. 

Plusieurs programmes phares furent par ailleurs annulés par le gouvernement conservateur, tel que le programme de « natation gratuite » destiné à encourager la pratique pour les moins de 16 ans et les plus de 60 ans.

Hugh Robertson, alors ministre des Sports et de l’Olympisme, décrit soudain ce programme « comme un luxe que l’on ne peut plus se permettre ». Ce changement d’orientation politique affecte également les clubs sportifs, comme le mentionne le dirigeant d’un club de natation :

 C’était super quand le gouvernement travailliste garantissait la natation gratuite, mais quand cela a été supprimé, il ne fait pas de doute que cela nous a fortement impacté. 

Des paradoxes au cœur de l’héritage des Jeux de Londres 2012

Plus largement, nos résultats indiquent des contradictions profondes entre les politiques d’austérité et les objectifs de promotion de la participation sportive promus par les Jeux de Londres 2012.

Au moment même où le budget des Jeux été réévalué à 9 milliards de livres sterling (10,4 M euros), le gouvernement se refusant à des « Jeux d’Austerité » (Austerity Games), les moyens donnés aux clubs sportifs locaux et aux dispositifs de promotion de la pratique se voyaient significativement amputés.

« Austerity Olympics », INSEAD, 2012.

Cette contradiction inscrite au cœur de l’héritage de Londres 2012 est pointée par l’ensemble des dirigeants sportifs interviewés. Le président d’un club de natation souligne ainsi :

 J’ai été impliqué dans tout cela le [sport associatif local] depuis plus de 20 ans et la situation est pire qu’elle ne l’a jamais été. 

Un autre dirigeant n’hésite pas à renchérir :

 Nous perdons notre piscine et on nous parle d’héritage olympique ! Est-ce là l’héritage olympique ? ! Notre situation est bien pire qu’en 2012 ! Je ne pense donc pas qu’il y a eu un héritage… 

Au moins deux conclusions s’imposent. Ainsi, même si le gouvernement britannique a annoncé la fin des mesures d’austérité, leurs conséquences ne vont pas s’effacer du jour au lendemain.

Les clubs sportifs britanniques ont besoin d’un environnement économique et politique stable, propice à leurs activités et qui favorise non seulement l’augmentation de la participation sportive mais aussi son élargissement aux franges de la population jusqu’ici sédentaire.

Enfin, l’accueil de grands évènements sportifs ne peut pas contribuer à l’essor de la participation sportive sans l’accompagnement de politiques claires et durables de soutien au mouvement sportif local. Voilà le Comité d’organisation des Jeux de Paris 2024 averti !The Conversation

Simon Gérard, Lecturer in Sport Management, Coventry University; Andrew Jones, Research Assistant, Coventry University; Ian Stuart Brittain, Research Fellow, Centre for Business in Society, Coventry University et Sylvain Ferez, Maître de conférence, sociologie, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.